Edouard Philippe, sur orbite pour 2022 ?

LE CLIN D’ŒIL DE SERGE RAFFY. Le Premier ministre sortant ne pouvait pas rêver mieux.
Partir au sommet de sa popularité. Et échapper à la tempête sociale annoncée. L’ermite du Havre, candidat de la droite aux prochaines élections présidentielles ?Pour lui, un chemin vient de se dégager.
« Ed le Placide » est donc parti sous d’autres cieux, plus cléments, plus reposants sans doute, que la très complexe et très vacillante Macronie. L’air marin de la Normandie va le requinquer à coup sûr. Le Premier ministre juppéiste qu’Emmanuel Macron avait débauché chez les gaullo-chiraquiens est donc libre comme l’air. Et c’est une chance pour lui. Il vient de vivre trois années dans un rouleau compresseur, gardant, en apparence, un flegme devenu sa marque de fabrique. Mais, contrairement à tous les discours officiels, il était tout sauf un collaborateur.
Or, ce président a, dans son ADN, un amour immodéré pour la technostructure, et aussi un goût plus que prononcé pour son moi profond. Ce Premier ministre, aux sondages de popularité insolents, lui faisait trop d’ombre et sapait son autorité ? Alors, bye bye Edouard, bonjour Jean Castex, le Gersois, à l’accent chantant, au look de rugbyman, maire de Prades, dans les Pyrénées-Orientales. L’homme, énarque lui aussi, avec sa bonhomie et une certaine gouaille de Gascon, devrait, imagine sans doute le président, incarner cette France des territoires qui s’est insurgée contre lui, durant la crise des « gilets jaunes », et qui peut s’enflammer à tout moment. Castex le nouveau mousquetaire du Roi, malgré tout son talent, aura l’image d’un simple collaborateur, signe que Jupiter est revenu aux manettes et ne veut plus voir qu’une seule tête. Traduction : il gouvernera seul, ou dans une forme moderne de césarisme réinventé, avec des assemblées citoyennes, et un seul interlocuteur : sa majesté Manu 1er. Les corps intermédiaires devraient donc, une nouvelle fois, être effacés du paysage.

La future force de frappe de la droite ?

Pour Edouard Philippe, c’est donc le moment idéal de sortir de son rôle de loyal grand vizir du Sultan et de faire les comptes de ces trois années à tenir la barre d’un pays devenu fou. « Ed le Placide « devra sortir de sa coquille de gentil second, très compétent, très loyal, pour endosser le costume d’un chef de guerre. Mais en a-t-il seulement la volonté ? Car, en étant renvoyé dans les eaux grises du port du Havre, il ne part pas en exil, mais en pénitence, afin de réfléchir à son destin. Il pourrait bien se reconstituer et devenir la seule force de frappe que la droite détient en magasin. C’est sans doute un des grands paradoxes du maire du Havre. Il a été nommé Premier ministre au débotté, sans vraiment s’y attendre. Presque par inadvertance. Il a maîtrisé une France colérique et vengeresse et réussi le tour de force de gagner, chaque jour de son action à Matignon, les faveurs d’une opinion désarçonnée par un Président feu follet.
Cette popularité, il ne l’a pas cherchée non plus. Elle est venue sur lui comme une bonne fée. Il n’avait pas envie de quitter Matignon ? Macron l’Impétueux le remercie tant il avait besoin d’être seul sur le devant de la scène, pour prendre, seul, la lumière. Nouveau coup de chance pour l’homme à la barbe poivre et sel : cette mise au repos l’autorise à mettre en pratique ce que de nombreux observateurs prédisent depuis des mois, sa mise sur orbite pour 2022.

Des nerfs d’acier

Ses amis jurent que ce scénario est une pure fiction, que de nombreux caciques LR le haïssent, le brocardent avec l’étiquette de « traître à son camp » et qu’ils ne sont pas prêts à lui pardonner sa « félonie ». Mais ces proches ne peuvent pas non plus nier ce fait politique : ce type a la baraka. Sa bonne étoile ne le lâche pas, au contraire. En échappant à la séquence à venir de l’automne, celle d’une crise sociale sans précédent depuis la Seconde guerre mondiale, il peut tranquillement se refaire une virginité auprès de ses anciens amis.
Pour réussir ce tour de force, il lui faudra immanquablement s’éloigner de ce président-météorite, lancer quelques piques bien ajustées. Et peu à peu, ses anciens contempteurs lui retrouveront des vertus tant la droite est en manque de candidatures fiables et solides pour l’élection présidentielle à venir, déjà dans toutes les têtes. Il doit donc jouer les ermites normands, reprendre son souffle, et attendre paisiblement que l’Histoire vienne lui faire à nouveau de l’œil. Si les barons gaullistes, et quelques autres, pensent qu’il est le seul à pouvoir les conduire à la victoire, ils sauront faire table rase du passé. Et oublier ses incartades dans le macronisme. Ils traverseront le pont de Normandie pour lui offrir les clés du pays, tels les bourgeois de Calais. L’homme à la silhouette gaullienne, qui rassure les Français, pourrait même s’emparer de l’Elysée « à l’insu de son plein gré »… Scénario fiction ? Pas tout à fait. La route vers les sommets est encore longue, semée d’embûches et de coups tordus ? « Ed le Placide » a montré qu’il avait des nerfs d’acier.
Par Serge Raffy