Exclusif : Laeticia Hallyday dit tout

 
Au moment où la bataille de l’héritage se termine, Laeticia Hallyday nous a reçus à Marnes-la-
Coquette. Confidences exceptionnelles d’une femme blessée mais apaisée.
Signée six jours plus tôt avec les avocats de Laura, la paix est encore fraîche. Jade et Joy sont en vacances, à Marseillan, berceau de la famille Boudou, et Pascal Balland, son nouveau compagnon, à Paris, pas loin. Mais dans cette maison de Marnes-la Coquette, où Laeticia ne fait que passer pour nous recevoir, l’ombre de Johnny plane partout. En photo sur les murs, dans les vitrines où s’alignent ses trophées et sa collection de couteaux, dans les placards où ses blousons restent suspendus, sur les étagères de la cuisine chargées des livres de recettes qu’elle dévorait pour satisfaire l’appétit exigeant de la star. Ses foulards à tête de mort traînent encore dans le bureau où il s’est éteint. Elle les hume : son parfum subsiste. Pour remplir le vide, entretenir la légende, entre deux cafés glacés, Laeticia Hallyday jette en vrac les mots, les souvenirs en pagaille. Au bord du rire, au bord des larmes et d’une existence nouvelle, pas tout à fait sans lui.
Paris Match. Vous avez annoncé, le 3 juillet, avoir conclu un accord avec Laura Smet sur la succession de Johnny, et David Hallyday a renoncé à toute demande financière. Pourquoi la guerre entre vous a-t-elle duré si longtemps ?
Laeticia Hallyday. Il a fallu renouer le dialogue. Je me réjouis qu’on y soit enfin arrivés. Des histoires d’héritage, il y en a dans toutes les familles ; sauf que, pour nous, tout s’est joué sur la place publique. L’histoire de Johnny appartient aux Français, donc tout le monde a voulu s’en mêler. Il y a eu des affabulations, des fantasmes, des gens que je ne connaissais pas se sont mis à raconter notre vie alors qu’ils n’en savaient rien, je ne les avais jamais vus ! J’en ai énormément souffert. Si on avait pu se mettre autour d’une table, avec de l’empathie et de la compassion, je suis sûre qu’on aurait pu régler le problème bien plus tôt. On se serait serrés dans nos bras et on aurait avancé. Maintenant, j’espère qu’on va le faire.
Pouvez-vous dire qu’avec cet accord la famille est vraiment réconciliée ? Tous les malentendus sont-ils levés ?
Nous avons trouvé une forme d’apaisement. Pendant ces deux ans et demi, je n’ai aspiré qu’à ça et j’ai tendu la main. Je suis heureuse qu’aujourd’hui chacun soit satisfait, quels que soient les états d’âme. Il y avait des frustrations, des incompréhensions que Johnny avait laissées derrière lui. Sans doute qu’il aurait suffi d’en parler entre nous pour tout dissiper plutôt que d’étaler ça en public, mais je n’en veux à personne, je ne juge pas – on fait son deuil comme on peut. Maintenant, j’ai une vie à reconstruire. Avec Jade et Joy, mais sans Johnny. Je vais écrire un nouveau chapitre. Il n’effacera pas les précédents, mais c’est sûr qu’avec cet accord il y a un avant et un après. Nous devons avancer, c’est ce qu’il aurait voulu pour nous.
"Mon père m’a remise sur le bon chemin. Il a su me convaincre de changer l’équipe que mon mari avait mise en place
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Diriez-vous que cet armistice marque la fin du deuil ?
Oh non ! J’ai compris qu’on ne guérit jamais. Il faut apprendre à vivre avec l’absence. Au début, j’étais perdue. Sans lui, je me sentais comme un pantin désarticulé. J’avais 19 ans quand je l’ai rencontré, j’en ai 45. Nous étions un couple fusionnel, nous avons tout connu ensemble, les hauts et les bas, les bonheurs et les épreuves, les failles et les démons ; même les descentes aux enfers, on les partageait. C’était abyssal de me retrouver sans lui. J’ai puisé dans mes souvenirs pour tenir. Mes amis, les vrais, m’ont aidée. Et mes parents, que j’ai retrouvés.
On prête à votre père, André Boudou, un rôle décisif dans la conclusion de l’accord. Vous confirmez ?
Il m’a remise sur le bon chemin. Il a su me convaincre de changer l’équipe que mon mari avait mise en place. Ses avocats, son manager, ils étaient forcément accrochés au passé plus qu’à l’avenir. Dès lors que Johnny n’était plus là, il fallait s’entourer d’autres personnes pour avancer. C’était la bonne stratégie.
"J’ai écrit un message à David, à propos de mes filles, qui aimeraient retrouver leur frère. Il ne m’a pas répondu.
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Du vivant de Johnny, on disait de lui : “Ce que le boss veut, le boss l’obtient.” A-t-il fallu trahir sa volonté pour aboutir à un compromis avec ses deux aînés ?
Oui. Ça a été difficile de lâcher, parce que Johnny et moi nous sommes fait des promesses que je ne pouvais pas renier. J’ai pensé que ses dernières volontés étaient mal comprises ; j’ai cru, sans doute à tort, qu’il suffirait de les expliquer. Johnny aimait ses enfants, tous les quatre. Différemment, mais il les aimait. J’ai été témoin de moments très forts avec David et Laura, on ne peut pas réécrire l’histoire. L’incompréhension existe dans toutes les familles, toutes ces choses qu’on n’ose pas se dire… Je sais, moi, que son testament, quoi qu’on en pense, était un vrai testament d’amour. Il n’a jamais voulu faire du tort à ses aînés. Je pense qu’il souhaitait nous protéger tous, et plus particulièrement Jade et Joy, parce qu’elles étaient plus petites. J’espère qu’à présent tout le monde le comprend.
David, cependant, n’a pas signé l’accord. Savez-vous pourquoi ?
Non, ça lui appartient. J’espère que je comprendrai un jour. Il a annoncé se désister des procédures qu’il avait engagées et qu’il était satisfait de la façon dont je protège la mémoire de Johnny.
Vous vous êtes reparlé directement avant la signature ?
Non. Tout s’est négocié entre les avocats. J’ai écrit un message à David, à propos de mes filles, qui aimeraient retrouver leur frère. Il ne m’a pas répondu.
"Mais je n’ai pas voulu cette bataille ! Je vous le répète, tout aurait pu être tellement plus simple.
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Quels sont les vrais termes de votre arrangement ? Autrement dit : qui garde quoi ?
On a voulu respecter les volontés de Johnny tout en faisant preuve de justice. Que l’on propose à David de bénéficier des droits d’interprète des deux albums sur lesquels il a travaillé avec son père, “Sang pour sang” et “Cadillac”, c’était évident. Et que Laura dispose des droits de la chanson qui porte son nom, ça allait de soi. Johnny ne l’avait pas écrit, mais c’est juste. La partie financière relève de l’intime, je ne veux pas en parler.
Ce que les avocats ont laissé filtrer, c’est que, grosso modo, les maisons et les dettes vous reviennent et que Laura reçoit quelques millions d’euros et des objets symboliques ayant appartenu à son père. Cela valait-il un tel affrontement ?
Mais je n’ai pas voulu cette bataille ! Je vous le répète, tout aurait pu être tellement plus simple. Mais c’est vrai, notre existence ne l’a jamais été. Etre la femme de Johnny, c’était accepter un destin extraordinaire, pour le meilleur et pour le pire. Notre famille ne ressemble à aucune autre : ses deux premières femmes sont des artistes, ses deux premiers enfants aussi, mon mari est une légende et une icône, rien n’a jamais été “normal” autour de lui, tout ce qui le touche déchaîne les passions. Quand Laura a publié sa lettre ouverte, elle l’a écrit : “Malheureusement, dans notre famille c’est comme ça…” Elle n’avait pas anticipé toute la folie, tout le mal, toute la haine que cette lettre allait déclencher…
La guitare, la paire de santiags, quelques meubles de son bureau qu’elle a récupérés : n’aurait-il pas fallu lui donner tous ces souvenirs qu’elle désirait au lendemain de la mort de Johnny ?
Sûrement. C’est pourquoi je les lui ai donnés dès qu’elle les a demandés. Pour moi, la maison était ouverte, c’était une maison de famille – comme toutes nos maisons, d’ailleurs. Aujourd’hui encore, je serais heureuse que Laura et David viennent ici. Et à Saint-Barth, sur la tombe de leur père. Vous vous rendez compte, il a fallu que je me bagarre pour ça aussi, alors qu’on parle d’un caveau familial que Johnny a voulu – c’était son choix à lui, pas le mien. Là-dessus aussi, on a trouvé un accord, mais croyez-moi, ça a été dur. J’ai dû me battre pour tout. Mais je suis une battante.
"Je vais devoir rembourser la dette fiscale. C’est mon devoir, je l’accepte
"
Dans le passif de la succession, il est question d’une dette fiscale de 34 millions d’euros. Est-ce un des éléments qui vous ont poussée à accélérer pour sortir de l’impasse ?
Non. Ma priorité était de retrouver la paix dont nous avons tous besoin. Laura va être maman, j’en suis heureuse pour elle. David a sa vie, il a connu un autre deuil en perdant son beau-père. Tous les deux ont souffert, je le sais. L’absence de leur père leur a fait du mal – c’est pourquoi j’essaie d’être compréhensive, leur deuil aussi est douloureux. Sur les chiffres, il y a eu énormément de fantasmes. La réalité, c’est qu’il y a du patrimoine, peu de trésorerie et beaucoup de dettes. C’est ainsi, je ne veux pas m’étendre davantage. Ce que je veux, c’est qu’on retrouve de la dignité et que la mémoire de Johnny ne soit plus jamais bafouée. J’y veillerai. J’en serai la gardienne, j’en suis fière et je me sens légitime pour l’être. Je suis sûre que les Français aussi en ont marre d’entendre tout et n’importe quoi sur notre famille.
Vous gardez les propriétés immobilières et l’essentiel des droits musicaux, mais votre train de vie ne sera plus ce qu’il était…
C’est sûr. Nos finances reposaient sur les avances des tournées et les ventes des albums. Et je vais devoir rembourser la dette fiscale. C’est mon devoir, je l’accepte. Mais ce n’est pas l’argent qui manquera le plus : élever mes filles sans leur père, c’est ça le plus difficile. Johnny avait un lien unique avec elles. Leur arrivée l’a aidé à se réparer : ses parents l’avaient abandonné ; en adoptant ces deux enfants, il est devenu quelqu’un d’autre. C’était un père extraordinaire. Il laisse un vide immense dans nos vies. Il n’y a pas un jour où Jade et Joy ne déposent pas un mot sur son oreiller. Souvent, nous regardons les photos, les vidéos – tout est dans mon téléphone. Leur héritage, leur vrai héritage, ce sont tous ces souvenirs qu’elles ont de lui.
"Avec Nathalie Baye, j’avais un rapport magnifique, très fort. Je n’ai pas compris qu’elle n’essaie pas de me parler.
"
Des souvenirs, cette maison de Marnes-la-Coquette en est pleine. C’est l’endroit où il est mort. Allez-vous la garder ?
Je ne sais pas encore. C’est très dur d’y revenir et je n’arrive toujours pas à y dormir. C’est ici que nous nous sommes installés en 1999, quand Johnny a voulu s’échapper de Paris pour vivre à la campagne. Ça a été une étape importante pour notre amour, pour sa carrière aussi. Jade y a passé les trois premières années de sa vie… Je vous fais une confidence : au moment où je vous parle, c’est la première fois que je m’assieds dans ce canapé. Je m’y revois, prostrée, la nuit où il s’en est allé. On m’avait interdit d’entrer dans son bureau, où il reposait. J’étais là, tétanisée, j’avais envie de hurler, de vomir. Dans ma famille, on coupe l’électricité pendant les périodes de deuil. On a vécu à la lueur des bougies pendant trois jours, pour accompagner son âme. Mais une part de lui est restée ici, dans les objets, les odeurs, les pièces où il aimait être : sa salle de cinéma, où il regardait des films pendant des nuits entières – il poussait tellement la clim’ qu’il nous fallait des couvertures pour résister… Et la cuisine, où il déboulait à 4 heures du matin avec ses musiciens ou des amis pour que je leur prépare à dîner. C’était ça, la vie avec Johnny. Des copains, des rires, des surprises. Un bordel permanent, mais un joyeux bordel.
Si David et Laura héritent du droit moral mais que vous gardez le contrôle de l’œuvre et du nom, cela implique des décisions communes.
Est-ce une façon de réunifier le clan ?
Ils n’héritent pas du droit moral mais j’exercerai cette mission dans le dialogue. Je suis la gardienne de la mémoire de mon mari, comme il l’a voulu. Sur ce point, ses dernières volontés sont respectées. Quant au “clan”, il n’y en a jamais eu. J’ai lu et entendu ça, mais c’est tellement réducteur… Avec moi, Johnny a retrouvé la famille qu’il n’avait pas eue. Ma grand-mère est devenue la sienne. Avec mon père, ça a été très intense, leurs deux caractères les ont séparés avant de mieux se retrouver…
Et avec Sylvie Vartan et Nathalie Baye, quelles sont vos relations ?
J’en avais, je n’en ai plus. Avec Nathalie Baye, j’avais un rapport magnifique, très fort. Je n’ai pas compris qu’elle n’essaie pas de me parler. A l’époque où Laura allait mal, nous avions su unir nos forces pour l’aider – Johnny avait très peur pour elle. Avec Sylvie, c’est autre chose. Johnny et elle avaient des différends depuis dix ans, on ne se voyait plus. Ça leur appartient, ce n’est pas à moi d’en parler.
"Je suis la gardienne de ce temple, mais bien entendu je partagerai les idées et les projets avec David et Laura
"
Elle a fait une tournée d’hommage en interprétant des chansons de Johnny. Si elle veut recommencer, elle doit avoir votre aval ?
Tant qu’elle ne bafoue pas la mémoire de mon mari, je ne vois pas pourquoi je l’en empêcherais. Les hommages sont importants. Si quiconque se lance dans une aventure qui ne la respecte pas, j’interviendrai. Et, bien sûr, j’en informerai nos enfants, ainsi que David et Laura. Après toutes ces luttes, l’essentiel, c’est de remettre Johnny en avant. Et son œuvre, que j’aimerais emmener jusqu’au bout de ses rêves. Pour lui et pour ses fans.
Valoriser cette œuvre, ce sera l’une de vos missions ?
Je tiendrai les promesses faites à mon mari. Faire respecter son œuvre, poursuivre les projets qu’il a initiés, ce sera aussi pour moi une forme d’épanouissement. J’ai tant appris à ses côtés, il me guide encore aujourd’hui. Je sais que je passe pour une illuminée quand je dis ça, mais j’y crois vraiment. Je sens sa présence, elle me nourrit. Nous avions monté ensemble, il y a dix ans, une société de production, Born Rocker. A partir de là, j’ai été directrice artistique de tous ses nouveaux albums, j’ai travaillé avec lui et ses équipes sur les lignes éditoriales, les créations d’images. Je vais continuer. Je suis la gardienne de ce temple, mais bien entendu je partagerai les idées et les projets avec David et Laura.
Ça veut dire qu’un dialogue entre vous est possible ?
En tout cas, je le souhaite.
"Du jour au lendemain, mon téléphone n’a plus sonné. Des personnes auxquelles nous avions accordé de la confiance et de l’amour n’ont plus donné de nouvelles
"
Vous avez souvent été présentée comme la “méchante”. Vous en avez souffert ?
Les belles-mères n’ont jamais le beau rôle. Oui, ça m’a fait mal, d’autant que j’avais le sentiment d’avoir partagé des choses avec David et Laura, même de l’amour. Je les ai rassemblés autour de leur père quand ils se perdaient de vue. Durant ces années de querelles, j’ai souvent relu nos échanges passés, pendant la maladie, ils étaient bienveillants. A la Madeleine, sur son cercueil, on s’était fait des promesses. Je n’ai pas compris qu’elles ne soient pas tenues, que le dialogue soit rompu.
Pourquoi alors n’avez-vous pas pris la parole plus tôt, pour vous défendre ?
Je me suis retenue parce que chaque mot était sujet à toutes les interprétations, à toutes les surenchères dans la bataille qui nous déchirait. Devant ces gens qui se permettaient de juger notre histoire, alors que Johnny les avait à peine croisés, j’ai estimé qu’il fallait rester impassible. C’était lamentable, cette façon de vouloir gagner de l’argent en réinventant notre vie, mais je n’ai pas voulu m’abaisser à leur niveau. J’ai peut-être eu tort mais c’était une question de dignité.
"Je pardonne beaucoup, c’est dans mon caractère
"
Certains proches vous ont-ils tourné le dos durant cette période ?
C’est pire : du jour au lendemain, mon téléphone n’a plus sonné. Des personnes auxquelles nous avions accordé de la confiance et de l’amour n’ont plus donné de nouvelles. Dans nos maisons, où il y avait toujours foule, le vide s’est fait. J’en ai tiré une grande leçon. Parmi ceux qui ont traversé notre vie, une sélection naturelle s’est opérée ; il y a eu des abandons, des lâchetés, des trahisons. Johnny en avait vécu lui aussi. En me liant à lui, j’ai accepté ce destin extraordinaire où la déception avait sa place. C’est cruel mais on apprend à surmonter ces épreuves. Il y a une phrase de Marc Aurèle qui me touche : “La douceur est invincible.” Face à tant de violence, j’ai tout fait pour rester douce.
Mais, si l’on ose dire, cette douceur vous a endurcie. Y a-t-il des gens auxquels vous ne pardonnerez pas ?
Je pardonne beaucoup, c’est dans mon caractère. Je sais aussi que la rancune et la haine sont des poisons. La meilleure réponse à la médiocrité, c’est la bienveillance, et si je n’y arrive pas, je préfère ignorer les attaques. Ceux qui se sont mal conduits envers moi, envers nous, je les plains.
Eddy Mitchell était un des meilleurs amis de Johnny. Après sa mort, il a déploré qu’il ait écarté David et Laura de la succession. Vous lui en voulez ?
J’ai trouvé ça dur. Johnny n’est plus là pour répondre, un ami devrait respecter cela. Maintenant, je suis triste de ne plus avoir de ses nouvelles, c’est encore un abandon. Eddy faisait partie de notre vie, il était comme un tonton pour mes filles. C’est son choix.
"Je n’ai rien contre Jean-Baptiste Guégan. Je pense qu’il y a un tel manque dans la vie des fans de Johnny qu’il leur apporte quelque chose.
"
De nombreux livres sont parus depuis la mort de votre mari. Les lisez-vous ?
Je m’y refuse. Je ne veux pas me laisser gagner par la colère. Sans ça, je ne vous parlerais pas en ce moment. La couverture de Paris Match sur Johnny et Deneuve m’a vraiment blessée. On a réécrit leurs vies, leur amitié. Je l’ai pris comme une trahison. Match, pour Johnny, c’était la famille, votre magazine l’a accompagné toute sa vie. Comment avez-vous pu donner du crédit à cette histoire inventée ? Johnny avait un côté manipulateur, il lui est arrivé de biaiser avec la vérité pour entretenir sa légende. Il était le seul légitime à pouvoir le faire. Je n’admets pas qu’on le fasse parler maintenant qu’il est mort. Entre Deneuve et lui, il y a eu une aventure il y a cinquante ans, sur le tournage d’un film. Le reste, ce sont des inventions. Celui qui en a tiré un livre l’a fait dans un but uniquement lucratif. C’est lamentable. Il n’y a jamais eu d’amour secret dans la vie de Johnny. Catherine Deneuve a compté pour lui, c’était une amie. Mais quand elle venait à ses anniversaires, c’est moi qui l’invitais. Johnny n’avait même pas son numéro ! Je ne peux pas empêcher les gens d’écrire des livres, ni de faire des concerts ou de se prendre pour Johnny Hallyday, mais j’exige un minimum : le respect.
“Se prendre pour lui”, dites-vous. Que pensez-vous de Jean-Baptiste Guégan, son “sosie vocal” ?
Je n’ai rien contre lui. Je pense qu’il y a un tel manque dans la vie des fans de Johnny qu’il leur apporte quelque chose. Il fait son métier, je n’ai rien à en dire. Je préfère entretenir l’œuvre de mon mari. C’est ce qu’il attendait de moi.
Reste-t-il de la musique de Johnny que l’on n’a pas encore entendue ?
Oui. Il nous a laissé bien des choses. Après tout ce qu’on vient de traverser, c’est important de se remettre à la musique, de travailler sur des projets qu’il avait lancés : des documentaires, des biopics, des albums. Avec Born Rocker, on a filmé la vie de Johnny au cours des quinze dernières années. Sur les tournées, en Amérique, partout. L’Amérique a construit Johnny. Avant même d’y habiter, il s’était inventé un nom américain. Au bout du chemin, il l’a trouvée, cette terre promise, et elle l’a rendu heureux. Ce qu’il cherchait, c’était la paix, la normalité. Il voulait emmener ses filles à l’école, à la plage, dans des parcs sans être observé, scruté, photographié. Etre un père comme les autres. La vie à Los Angeles, ce n’était pas pour fuir le fisc !
Il l’a pourtant fait en essayant de s’installer dans d’autres pays…
C’étaient des erreurs. Tout le monde a le droit de se tromper. Johnny s’est construit aussi à travers ses erreurs et il ne s’en est jamais caché. Ses faiblesses, ses fragilités avaient leur part dans la bête de scène qu’il était. Seul un être divin est capable de cela. Moi, j’ai toujours cru que mon mari était un élu.
"Le nerf de la guerre, pour Johnny, c’était l’amour
"
Ces images de l’Amérique, quand les verra-t-on ?
Le film sur son ultime road trip à moto, avec ses amis, quelques mois avant sa mort, sortira en novembre. C’est un projet auquel il tenait. C’est ce voyage, cette chevauchée sauvage, qui lui a inspiré l’album qui est paru l’an dernier, “Mon pays c’est l’amour”. Il l’a vraiment dirigé, je ne fais que prolonger son désir. J’ai participé au montage, à la réalisation. C’est bouleversant. On y trouve le cœur de son rêve américain, au milieu de ses potes, les vrais, les fidèles, ceux qui étaient là à la fin, comme Pierre Billon, qui compte infiniment dans la vie de mes filles depuis le départ de leur papa. Dans la mienne aussi. A l’écran, on voit Johnny épuisé mais heureux. Il ne voulait rien montrer.
C’est au retour de ce voyage qu’il a découvert qu’il était malade de ce cancer qui a fini par l’emporter…
Il ne voulait pas faire d’analyses. Je l’ai poussé parce que je sentais qu’il n’était pas bien, il avait du mal à respirer. On a cru à une infection, puis le verdict est tombé et le combat a recommencé, contre cette maladie pernicieuse. On lui donnait quelques mois, il a tenu plus d’un an. Le nerf de la guerre, pour Johnny, c’était l’amour. Et la conviction qu’il allait s’en sortir, qu’ont su lui insuffler des médecins formidables. Il prenait sur lui. Pendant la tournée des Vieilles Canailles, j’avais si peur qu’il flanche… Il m’a dit : “Si je ne le fais pas, c’est que je suis déjà mort !” Il a été courageux jusqu’à son dernier souffle.
"Pascal Ballan est un homme merveilleux. Il m’accompagne dans cette existence que je dois reconstruire.
"
Maintenant qu’il n’est plus là, continuerez-vous à vivre en Californie ?
Je reste à Los Angeles pour le moment, car c’est une promesse que j’ai faite à Johnny. Il voulait que ses filles soient éduquées aux Etats-Unis. Il reste trois ans d’études à Jade, cinq pour Joy. Quand on s’y est installés, il y a treize ans, je détestais cette ville. Je la trouvais sans âme. Avec le temps, j’ai appris à l’aimer. Parfois, je me demande si l’Amérique d’aujourd’hui, celle de Trump, rendrait toujours Johnny heureux. Ce n’est plus vraiment la terre promise. Mais il reste ma fidélité aux rêves qu’il a faits. Je sais que je dois apprendre à vivre dans le présent et plus dans le passé, mais c’est encore trop difficile. Peut-être que je finirai par y parvenir.
Désormais, il y a un autre homme dans votre vie : Pascal Balland. Respecter le serment fait à Johnny vous oblige-t-il à vivre loin de lui ?
C’est un homme merveilleux. Il m’accompagne dans cette existence que je dois reconstruire. On est dans le moment présent et notre histoire se construit un pas après l’autre, tout doucement. Pour mes enfants comme pour les siens, c’est important. Nous nous sommes rencontrés l’été dernier, à Saint-Barth, à un moment où j’étais à terre et lui en plein divorce – rien n’est jamais dû au hasard. Je n’imaginais pas pouvoir aimer à nouveau, j’avais peur de tromper mon mari. Johnny n’est jamais loin de moi. J’ai beaucoup de gratitude envers Pascal d’accepter ça. Je n’ai jamais vécu avec lui dans nos maisons. On va essayer cet été à Saint-Barth, mais je réinventerai ma vie autrement : dans un autre bungalow, un espace que je n’ai pas occupé avec Johnny.
"La première fois qu’on s’est embrassés, j’avais besoin de sentir que, là où il était, Johnny m’autorisait à revivre
"
C’est le début d’une nouvelle famille ?
Peut-être qu’on peut dire ça. C’est une jolie famille recomposée. Et une jolie histoire d’amour qui me fait du bien, me ramène à la vie. La première fois qu’on s’est embrassés, j’avais besoin de sentir que, là où il était, Johnny m’autorisait à revivre. On ne peut pas renier vingt-cinq ans d’une vie avec celui qui vous a fait la femme que vous êtes. J’ai aimé Johnny comme personne, j’ai été aimée de lui comme personne. Je crois que c’est ce qui a généré tant de fantasmes.
Cet été sera donc différent des précédents ?
Oui, parce que je me sens vivante. Je suis heureuse de retourner à Saint-Barth. Il y a quelque chose de paradisiaque dans ce lieu. Ce cimetière entièrement blanc, très lumineux, avec une atmosphère particulière. Quand Johnny nous a quittés, je m’y rendais tous les jours ; cette fois, je vais essayer de n’y aller qu’un jour sur deux. Je sais que pour mes filles ça a été pesant, cet élan presque mystique dont j’ai eu besoin pour m’en sortir. Il va falloir que je trouve d’autres façons de le célébrer. Je voudrais arriver à en parler avec bonheur.
"Joy est très artiste, comme son papa. Jade est plus posée, plus littéraire.
"
Arrivez-vous à écouter ses chansons ?
Il m’a fallu du temps. Les veillées à Saint-Barth m’y ont aidée, sa musique m’apaise. Je l’ai beaucoup écoutée quand j’étais confinée à Los Angeles. Le monde s’est figé quand Johnny est parti ; l’épidémie m’a replongée dans ce moment terrible. Je me suis retrouvée face à l’essentiel, sans la moindre possibilité de fuite. C’était vertigineux. Là-bas aussi, tout est resté exactement comme quand il est parti, c’est comme s’il allait ouvrir la porte et revenir. Je suis incapable de déplacer un meuble, ses habits sont toujours dans les placards, ses objets sur la table de nuit. Une fois, j’ai essayé de vider des armoires ; je me suis fait mal, je me suis rouée de coups tellement je m’en voulais. J’ai sombré. Je ne suis pas prête à recommencer. C’est trop tôt.
Et vos filles, écoutent-elles la musique de leur père ?
On l’a écoutée ensemble, pendant le confinement, et elles continuent. Elles ont besoin de le célébrer en fredonnant ses chansons. Il a été un papa exceptionnel, très présent, protecteur, très à l’écoute. Dans leur éducation, c’est moi qui étais plus raide, lui plus ouvert. Après son départ, j’ai réalisé un de ses rêves les plus chers : je les ai ramenées dans le pays où elles ont vu le jour, le Vietnam. C’était bouleversant de vivre ça sans lui. On est retournées là où elles sont nées, là où on les a prises dans nos bras, dans les hôtels où on avait dormi avant d’aller les chercher. Partout, on lui parlait.
Jade et Joy ne sont plus des petites filles. Savent-elles ce qu’elles aimeraient faire de leur vie ?
Joy est très artiste, comme son papa. C’est une show-girl. Johnny lui a appris à danser, à chanter, à jouer de la guitare. Jade est plus posée, plus littéraire. Elles se passionnent pour ma fondation, La Bonne Etoile ; elles m’ont accompagnée dans des missions humanitaires. Elles sont tournées vers les autres, altruistes, profondes. Jade est une adolescente à présent, elle se découvre des états d’âme, des émotions nouvelles, des papillons dans le ventre. J’aurais tant aimé partager ça avec Johnny !
"On moquait ses silences, mais Johnny était extrêmement intelligent
"
Vous avez appris beaucoup en partageant sa vie, et enduré sans doute beaucoup aussi. Que vous reste-t-il aujourd’hui de lui, au-delà des biens matériels ?
Johnny m’a tout appris. Il n’était pas qu’un mari, il était bien plus : il était ma colonne vertébrale. Quand je l’ai rencontré, nous étions deux âmes en peine. On s’est sauvés l’un l’autre. Son instinct de survie, sa capacité à se remettre en question pour se réinventer ; heureusement, j’en hérite aussi ! Il aurait dû mourir mille fois. La vie a basculé après son coma, en 2009. J’ai perdu le sommeil en le veillant, je ne l’ai jamais retrouvé. On a traversé ensemble de sacrées épreuves, des combats artistiques, et puis contre la maladie – trois cancers, une crise cardiaque au milieu. Ça a été un chemin chaotique, mais je ne regrette rien. Son charisme m’a toujours bluffée. Pourtant, il faisait preuve d’une humilité rare chez les artistes. On moquait ses silences, mais il était extrêmement intelligent.
Que faites-vous de vos nuits d’insomnie ?
Je lis beaucoup, j’écris aussi, tous les jours. Je l’ai toujours fait. C’est presque plus facile pour moi que de parler, une sorte de salut. Un jour, peut-être, j’en ferai un livre, pour dire les choses essentielles, notre vie, notre amour inconditionnel. J’aimerais faire découvrir cet autre homme, celui que j’ai aimé.
Peut-on imaginer un hommage à Johnny Hallyday où l’on verrait toute sa famille réunie ?
La date n’est pas encore fixée, mais j’espère que David et Laura accepteront mon invitation à l’inauguration d’une esplanade qui portera bientôt son nom. Ce sera à Bercy, devant cette salle qui a jalonné sa carrière. Je suis très heureuse que la mairie de Paris ait accédé à notre demande. Il fallait un endroit en France où ceux qui n’ont pas les moyens d’aller à Saint-Barth puissent honorer Johnny.