Yamoussoukro, capitale endormie de la Côte d’Ivoire

La basilique Notre-Dame de la paix, à Yamoussoukro en mars 2020. 
L’été des indépendances (8). Grand œuvre de Félix Houhouët-Boigny, le village transformé en
mégapole n’est jamais devenu le centre du pouvoir rêvé par le père de l’indépendance ivoirienne.
Sur l’un des immenses boulevards de Yamoussoukro, trois voitures zigzaguent en tous sens pour contourner les innombrables nids-de-poule. L’image résume l’état actuel de la capitale administrative ivoirienne : démesurée et quelque peu délaissée. A « Yakro » règne une atmosphère de capitale fantôme : de vastes avenues colonisées par les hautes herbes, de rares écoliers déambulant sur des trottoirs géants, d’immenses édifices quasiment vides et le sentiment qu’une modeste bourgade est venue habiter un décor de mégapole au beau milieu de la jungle ivoirienne. Le temps s’y est comme figé, à des années-lumière de l’effervescence d’Abidjan où sont rassemblés, à 250 km plus au sud, les ministères, les ambassades et les grandes entreprises. Pour la célébration des soixante ans de l’indépendance, le 7 août, c’est d’ailleurs Abidjan qui devrait accueillir un défilé militaire, sans autre festivité d’envergure, pandémie de Covid-19 oblige. Rien n’est prévu à Yamoussoukro.

Bien trop étendue pour ses moins de 400 000 habitants, cette capitale assoupie garde encore l’impressionnant et poussiéreux héritage de Félix Houphouët-Boigny, père de l’indépendance d’août 1960 et natif de ce qui n’était encore qu’un tout petit village. « Contrairement à ce que l’on croit, son personnage politique préféré n’était pas le général de Gaulle mais George Washington, qui a donné sa vie et son village à son pays. Il voulait faire de même », relate Frédéric Grah Mel, auteur d’une biographe en plusieurs volumes.
L’homme rêvait ainsi de grandeur pour son fief. En plein « miracle ivoirien », période faste de l’économie dans les années 1960-1970, Houphouët entendait bâtir une cité moderne, modèle et futuriste. « Il voulait marquer le paysage ivoirien de ce qu’un Africain libre pouvait faire, en rupture avec les capitales coloniales qu’étaient Grand-Bassam, Bingerville et Abidjan », explique le professeur Jean-Noël Loucou, ancien directeur de cabinet d’Henri Konan Bédié et secrétaire général de la Fondation Félix-Houphouët-Boigny.

« Tuer tout complexe d’infériorité »

Avant l’indépendance, il s’était déjà fait construire une grande maison, devenue le palais présidentiel, résidence officielle du chef de l’Etat ivoirien. Mais depuis son décès, le 7 décembre 1993, aucun président ivoirien n’a réellement vécu dans ce bâtiment massif de six étages. L’enceinte du palais, longue de 22 km, est entourée de trois lacs artificiels peuplés de crocodiles sacrés. Des sauriens qui demeurent intouchables malgré leur prolifération dans la ville. Ici plus qu’ailleurs, on ne contredit pas le « Vieux »
L’imposante Fondation Félix-Houphouë-Boigny à Yamoussoukro en juillet 2020. Lieu de recherche pour la paix, elle accueille aujourd’hui le Sénat, ainsi que quelques grandes manifestations ou événements comme le discours de retrait à la présidentielle d’Alassane Ouattara le 5 mars 2020 dans son immense salle de conférences de 2 000 places.
Un peu plus loin, la Fondation Félix-Houphouët-Boigny, institut de recherche pour la paix aujourd’hui gérée par l’Unesco, surplombe le district. Tout comme l’hôtel Président, colosse architectural au charme suranné. Un peu à l’écart, difficile de rater l’édifice le plus emblématique de la ville et sa plus grande fierté : la basilique Notre-Dame de la paix, monstre de béton, d’acier et de vitraux, financé par l’immense fortune d’Houphouët. « Le prix de la paix », arguait-il, même si, disait-on, le « Vieux » considérait les deniers de l’Etat comme sa propre fortune.
Le lieu, très visité, est le plus haut édifice chrétien du monde, devant la basilique Saint-Pierre de Rome. Pas un hasard, selon le père Franck Allatin, recteur de la basilique : « Je pense que le président Houphouët a voulu tuer dans le cœur des Ivoiriens tout complexe d’infériorité, nous dire que l’on est capables de réaliser de grandes choses, à condition de travailler dur et d’aimer notre terre. »

Si la ville a considérablement évolué durant sa présidence (1960-1993), tout s’est brutalement arrêté après sa mort. Ceux qu’il considérait comme ses « fils politiques » avaient la lourde tâche de poursuivre son œuvre. Mais ni Henri Konan Bédié dans les années 1990, ni Alassane Ouattara, dans les années 2010 n’ont repris le flambeau. « Je regrette de n’avoir pas pu transférer la capitale à Yamoussoukro comme je l’avais promis » en dépit du « travail important » fait ces dernières années, concédait même le président fin 2019 devant un parterre de chefs baoulés, l’ethnie d’Houphouët.
Face à cette communauté au poids politique certain, sans doute Ouattara faisait-il amende honorable pour son décret actant en 2012 la suppression du programme spécial de transfert des institutions de la République initié par Laurent Gbagbo. Pourtant farouche opposant d’Houphouët-Boigny et de son parti unique, l’ancien président ivoirien est le seul à s’être réellement impliqué dans la poursuite des travaux. « Le calcul était politique, mais pas seulement. Il se disait qu’il y avait eu tellement d’investissements qu’il fallait aller au bout. Gbagbo, c’est un historien, il avait envie de laisser une trace », estime Jean-Noël Loucou.

Jalons symboliques

Si la grande majorité des institutions siègent encore à Abidjan, des jalons symboliques ont été posés ces deux dernières années. Alassane Ouattara a ainsi installé la Chambre des rois et des chefs traditionnels dans une villa, et le Sénat dans les bureaux de la Fondation en avril 2019. « Personne ne veut tuer le père une deuxième fois depuis sa mort et renoncer au projet », estime le professeur Loucou. La zone destinée aux ambassades est ainsi déjà trouvée… mais aucune d’elles n’y a encore pris place. Idem pour les ministères, toujours bien implantés à Abidjan. « Ça traîne des pieds. Personne n’est vraiment partant pour aller vivre à Yamoussoukro », souligne un observateur politique qui préfère rester anonyme.
Sur le plan économique, « la ville endormie » comme la décrit M. Grah Mel, souffre du chômage et d’un manque d’attractivité. Les industries et les plantations peinent à faire vivre Yakro et son district. Sur ce terrain aussi, la capitale se voit promettre des jours meilleurs. Par exemple avec le projet de zone industrielle, cette aire de 750 hectares destinée à accueillir des entreprises du secteur de l’agroalimentaire et censée faire de Yamoussoukro « l’épicentre de l’industrialisation de l’intérieur du pays », comme le clamait en 2018 Souleymane Diarrasouba, le ministre ivoirien du commerce et de l’industrie.
L’immense basilique Notre-Dame de la paix, immanquable symbole de Yamoussoukro, ancien petit village du centre ivoirien. Elle peut accueillir 7 000 personnes à l’intérieur et 200 000 sur son parvis. Elle reste très bien entretenue, comme ici en juillet 2020, pour les milliers de fidèles et touristes qui y passent chaque année.
Longtemps délaissé mais jamais totalement abandonné, le grand projet d’Houphouët a encore des supporters. Notamment parmi ceux qui estiment urgent de désenclaver Abidjan, la capitale économique ivoirienne, surpeuplée et en perpétuel développement. « Abidjan étouffe », résume Frédéric Grah Mel. Pourtant soixante ans après l’indépendance, Yamoussoukro semble encore loin de pouvoir lui offrir une vraie bouffée d’oxygène.
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Un véritable marathon. Durant l’été 1960, pas moins de 12 des 54 Etats que compte l’Afrique aujourd’hui deviennent indépendants. Ils seront 17 sur l’ensemble de l’année, s’engageant sur une voie déjà empruntée par d’autres pays comme la Tunisie en 1956, le Ghana en 1957 ou la Guinée en 1958. Après des décennies de domination européenne – voire plus d’un siècle pour l’Algérie qui n’arrachera son indépendance qu’en 1962 –, ces naissances sont des aboutissements, mais plus encore le début d’un long processus pour conquérir pleinement la souveraineté politique, économique et culturelle.
Quel bilan tirer de ces soixante années ? Quels personnages, quels lieux et quels moments demeurent les symboles les plus marquants de ce basculement historique ? A l’heure des commémorations de « l’été des indépendances », Le Monde Afrique a voulu éclairer cette époque charnière d’un continent émergent, à travers des décryptages, des entretiens, des récits ou des reportages, extraits pour beaucoup d’un Atlas des Afriques réalisé en partenariat avec l’hebdomadaire La Vie.
Par Le Monde.fr