Covid-19 : les risques de la course au vaccin

Lors de l’essai clinique d’un vaccin contre le Covid-19 en cours de développement, à Londres, le 5 août 2020. 
Editorial. Les grandes puissances se sont lancées dans une course effrénée pour produire le
premier vaccin contre le Covid-19, au risque de brûler les étapes. L’approche, unitaire, de l’Union européenne est plus sage.
Editorial du « Monde ». A partir du moment où la pandémie de Covid-19 a pris une dimension géopolitique, la recherche d’un vaccin devenait, inévitablement, l’objet de rivalités entre puissances. Le pays qui, le premier, offrira le moyen d’immuniser les populations contre ce virus dévastateur pourra en tirer un avantage aussi en termes de soft power, quelles que soient les erreurs précédemment commises dans la gestion de la crise sanitaire.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) suit plus de 170 projets de vaccin contre le SARS-CoV-2 à travers le monde. La Chine, d’où est partie la pandémie, se devait de mettre de gros moyens dans ces recherches : elle affirme être déjà bien avancée. En juin, Pékin a fait appel à des volontaires au sein des sociétés d’Etat ayant des activités à l’étranger pour tester deux vaccins. Quelque 20 000 personnes en Amérique latine, au Maroc, dans les Emirats ou en Russie sont actuellement soumises à ces essais. La Chine promet d’approvisionner les pays dont elle veut s’assurer la clientèle politique, notamment en Asie du Sud-Est.

La surprise est venue de Moscou, lorsque le président Vladimir Poutine a annoncé, le 11 août, que le premier vaccin contre le Covid-19 venait d’être enregistré en Russie, au grand étonnement des experts internationaux, pour lesquels les travaux des laboratoires russes en étaient toujours au stade des essais préliminaires. M. Poutine entend livrer 1 milliard de doses précommandées dans vingt pays, à partir de janvier 2021. Un second vaccin est supposé être prêt à être enregistré en septembre – sans le processus d’essais internationalement reconnu.

Donald Trump ne pouvait pas être en reste, à trois mois de l’élection présidentielle. Sans attendre le vaccin, le président américain a annoncé dimanche 23 août une « percée historique » dans le traitement du Covid-19, avec l’autorisation de la transfusion du plasma sanguin de personnes guéries à des patients hospitalisés –un traitement dont l’efficacité laisse encore de nombreux experts sceptiques. C’est l’agence américaine du médicament (FDA) qui a procédé à cette « autorisation d’urgence ». La même FDA avait, au printemps, accordé une autorisation d’urgence pour l’hydroxychloroquine, qu’elle a dû suspendre depuis.
Selon le Financial Times, M. Trump envisage aussi de faire pression sur la FDA pour accélérer le projet de vaccin du groupe pharmaceutique suédo-britannique AstraZeneca. Là encore, il reste à ce produit un long chemin à parcourir avant qu’il soit opérationnel, probablement au-delà de la date fatidique du 3 novembre, jour de l’élection présidentielle américaine. L’espoir ainsi suscité a cependant dopé les Bourses européennes et Wall Street lundi.

La Commission européenne, elle, a conclu, au nom des Vingt-Sept, des accords avec cinq entreprises pharmaceutiques travaillant sur le vaccin anti-Covid pour s’assurer que l’ensemble des Etats de l’Union européenne pourront être approvisionnés rapidement et en quantité suffisante, dès qu’un vaccin sera jugé efficace. Plusieurs de ces vaccins étant en phase III des essais cliniques, la dernière avant commercialisation, cette perspective pourrait se concrétiser dans les prochains mois.
L’approche européenne est unitaire, plus sage et plus respectueuse des procédures. Une course effrénée au vaccin peut certes apporter quelques satisfactions politiques au pays qui la remportera. L’avantage sera cependant de courte durée si, en brûlant les étapes, il a été acquis au détriment de la santé de ses ressortissants.
Par Le Monde