Le Nigeria à la recherche de millions d’euros disparus du secteur pétrolier

Terminal de la Compagnie nationale pétrolière nigériane (NNPC) dans la région du Delta du Niger, en mars 2018. 
En 2020, près d’un quart du budget de la Commission de développement du Delta du Niger, chargé
d’investir une partie des bénéfices de la production, aurait été détourné.
Des enquêteurs pistent des millions d’euros disparus des caisses de l’organisme fédéral nigérian chargé du développement de la région pétrolifère du Delta du Niger et accusé d’être depuis longtemps, à l’instar de l’opaque secteur pétrolier du pays, rongé par la corruption et la gabegie. Chaque année, les entreprises pétrolières internationales doivent verser 3 % de leur budget annuel d’investissement à la Commission de développement du Delta du Niger (NDDC), qui bénéficie aussi d’une contribution de l’Etat fédéral.
Au total ce sont des centaines de millions d’euros qui entrent dans les caisses de la NDDC, destinés à financer des projets de développement ou des bourses d’études pour les neuf Etats nigérians du Delta.

Mais une enquête parlementaire a récemment révélé que seule une infime partie des quelque 12 000 projets lancés par la NDDC depuis sa création en 2000, avait été menée à bien. Pour la seule année 2020, 81 milliards de nairas (180 millions d’euros), soit environ un quart de son budget, auraient été détournés des caisses de la NDDC par des responsables ou des contractants. Une partie des sommes est supposée avoir financé notamment des billets d’avion et des sessions de formation, au moment même où l’espace aérien du pays était fermé en raison de la crise liée au nouveau coronavirus.

Projets fantômes

Le gouvernement nigérian a chargé, fin août, le cabinet Ernst & Young des vérifications des comptes de la Commission de 2001 à 2019, ordonnées en octobre 2019 par le président nigérian Muhammadu Buhari. « Nous allons savoir quelle somme d’argent a réellement été investie dans la région ces dix-neuf dernières années et si ce que nous avons reçu jusqu’à présent correspond bien à l’argent injecté dans la NDDC », a expliqué le ministre chargé du Delta du Niger au sein du gouvernement fédéral, Godswill Akpabio, lui-même visé par une enquête parlementaire ouverte parallèlement sur l’actuelle gestion de la NDDC.
En juillet, le directeur général de la NDDC, Daniel Pondei, s’était évanoui lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire.
Bien que ses immenses réserves de pétrole et de gaz en fassent le pourvoyeur de la principale source de richesse du Nigeria, la région du Delta du Niger demeure pauvre et sous-développée.

Misère et pollution due à l’exploitation pétrolière ont fait émerger des groupes armés dans la région au début des années 2000 : violences, sabotages d’infrastructures, enlèvements, attaques de compagnies pétrolières avaient fait baisser d’un tiers la production de pétrole, affectant les revenus de l’Etat. Premier producteur et exportateur de pétrole en Afrique, le Nigeria en tire la grande majorité de ses recettes budgétaires et plus de 90 % de ses ressources en devises.
Pourtant, dans le Sud de l’Etat de Bayelsa, le paysage est jalonné de projets avortés de la NDDC : les travaux de construction d’une digue, débutés en 2010, n’ont jamais abouti ; des chantiers routiers vers des communautés isolées sont à l’abandon ; quant au projet de route de 8 km vers Ogbia, circonscription de l’ex-président Goodluck Jonathan, dont l’appel d’offres avait été remporté en 2013 par le cousin de l’ancien chef de l’Etat, il n’a jamais vu le jour.
Les chefs communautaires se plaignent de ce que les entrepreneurs, souvent originaires de la région, abandonnent les chantiers dès qu’ils ont perçu les sommes faramineuses de la NDDC. « Je ne vois aucun projet de la NDDC mené à terme dans cette communauté, même si un grand nombre d’entre eux a été lancé ici », explique à l’AFP l’un d’eux, Duateki Oriango-Oruwari, en partageant la frustration des habitants des berges du fleuve Niger qui « subissent au quotidien l’érosion côtière ». Pour un autre, Alex Ekiyor, le « plus déprimant, c’est de savoir que lorsqu’un marché public est attribué à un enfant de la région, celui-ci ne pense qu’à son intérêt personnel ».

« Les yeux sur la caisse »

Certains contractants affirment que si les chantiers sont abandonnés c’est qu’ils n’ont pas été payés par la NDDC. Azibaola Robert, le cousin de l’ex-président Jonathan, affirme que la NDDC lui doit toujours plus de 1,25 million d’euros et promet que « quand cet argent sera versé, nous reprendrons le chantier et le projet sera mené à terme ». L’entrepreneur accuse aussi certaines populations locales d’entraver les travaux : « Les habitants d’une communauté locale ont saisi nos machines alors que nous draguions le sable d’une rivière et nous ont demandé de les employer ou de leur verser de l’argent », relate-t-il.
Pour que l’enquête sur la NDDC ait un sens, les observateurs du secteur estiment que les autorités doivent cesser les nominations basées sur le copinage au sein de la Commission.

Ceux qui sont promus « voient leur nomination comme un dédommagement et non comme un appel à servir » et « prennent leurs fonctions les yeux sur la caisse », écrivait récemment Shaka Momodu dans le quotidien indépendant This Day.
Cet éditorialiste soutient que les compagnies pétrolières qui financent la NDDC doivent siéger à son conseil d’administration et trouve « déconcertant » qu’elles « continuent de regarder ailleurs, malgré tout ce pillage et cette corruption ».
Par Le Monde avec AFP