Pourquoi le capitalisme ne peut plus se contenter d’être actionnarial

Jean Marc Borello Antoine Frerot 

Antoine Frérot, PDG de Veolia, partage avec Jean-Marc Borello, chantre de l’économie solidaire, la conviction que le capitalisme ne peut plus se contenter d’être actionnarial. Exemple avec son offre sur Suez. Rencontre.

Antoine Frérot n’a pas voulu annuler la rencontre prévue avec Challenges, en duo avec Jean-Marc Borello, le fondateur du groupe SOS et pape de l’économie sociale et solidaire (ESS). Pourtant, deux jours plus tôt, le 30 septembre, le PDG de Veolia a lancé une offensive de 10 milliards d’euros sur Suez, son grand rival mondial, qui lui dispute les marchés de l’eau et des déchets depuis 150 ans. Comme quoi, on peut parler solidarité, s’inquiéter de la casse sociale dans les PME frappées par le Covid et orchestrer ce qui serait la plus grosse opération boursière en France cette année !
« Il ne faut pas seulement être le mieux-disant sur le plan financier, explique le patron de Veolia. Nous ne sommes plus au temps du capitalisme de Milton Friedman : il faut être tout à la fois le mieux-disant social, territorial, économique et écologique. » Et à ceux qui brandissent déjà – notamment au sein de Suez (lire encadré ci-contre) – le « bain de sang » que provoquerait le rapprochement « aberrant » entre les deux entreprises concurrentes depuis si longtemps, Frérot oppose un double argument : « J’ai fait la transformation de Veolia sans casse sociale ; et le fonds Meridiam, auquel nous pensons céder les actifs de Suez en France pour satisfaire les autorités de la concurrence, est une “entreprise à mission” et n’a pas revendu un seul de ses projets depuis quinze ans. »
Antoine Frérot a beau avoir un profil unique en France, chantre de l’entreprise « prospère et utile à l’intérêt général », il sait qu’en fin de compte ce seront les actionnaires qui décideront : « Mais ils ont des oreilles qui écoutent, des yeux qui regardent autre chose que le prix d’une action. Croyez-moi, affirme Frérot. Je suis pour le capitalisme, et l’économie de marché est le meilleur système. Mais l’heure du capitalisme simplement actionnarial est dépassée. » Un discours en parfaite cohérence avec des convictions anciennes, exprimées à l’occasion des Sommets de l’économie de Challenges : « L’entreprise doit être capable d’afficher une performance globale, et pas seulement en matière de richesses pour ses actionnaires. Elle doit intégrer des enjeux collectifs, comme les défis de l’environnement, le combat contre les inégalités croissantes, les défis de la mondialisation et les attentes des jeunes générations. »

Visiteur du soir

On comprend tout d’un coup l’intérêt de la présence de Borello dans ce moment si particulier. Certes, les deux hommes se connaissent depuis longtemps, et doivent lancer de conserve toute une série d’initiatives, où l’économie solidaire donne un coup de main aux projets capitalistes, sous l’égide de l’Institut de l’entreprise, que préside également Antoine Frérot. Et si ce dernier n’a pas attendu l’OPA sur Suez pour marteler partout que « l’entreprise n’appartient pas à ses seuls actionnaires », il goûte le compagnonnage entrepreneurial avec le patron de SOS, qui a imaginé les épiceries solidaires, le ramassage des tonnes de fruits et légumes abandonnés sur les quais des Marchés d’intérêt national (MIN), et a créé l’initiative « 1 000 cafés » pour faire revivre les villages désertés par leurs commerces.
Bien entendu, le patron du groupe SOS n’est pas là pour soutenir le projet de Veolia. Ce proche d’Emmanuel Macron, « visiteur du soir » souvent consulté par le chef de l’Etat et membre du parti LREM, a même veillé à couper le seul lien officiel avec le géant de l’environnement quand son poulain a accédé à l’Elysée : il s’est alors retiré du comité des « criticals friends » de Veolia, ce cercle des amis critiques que le PDG avait mis en place pour ne pas dépendre des seuls avis de son conseil d’administration.
Alors, que fait-il dans ce bureau ? « Jean-Marc Borello est un ami », sourit Antoine Frérot quand on lui dit qu’il serait peut-être plus judicieux de chercher à se rapprocher de Bertrand Camus, le directeur général de Suez… On apprendra le lendemain que le patron de Veolia avait en fait prévenu il y a un mois son homologue de Suez que le moment était venu de bâtir ensemble un champion français, à l’image de « Total-Elf ou Sanofi-Aventis ». Et de souligner, matois : « Nous n’avons fait que répondre à la sollicitation d’Engie [actionnaire de référence de Suez]… »

Préparer le « jour d’avec »

Aucune ruse, en revanche, quand le duo Frérot-Borello, rattrapé par une autre actualité, s’inquiète des insuffisances du plan de relance de 100 milliards d’euros : « Il faut augmenter les budgets pour qu’il offre une solution à chacun des 800 000 gamins qui arrivent sur le marché de l’emploi », plaide le président de SOS, reconnaissant toutefois les efforts pour l’apprentissage, « devenu quasiment gratuit pour les entreprises ». Son complice souligne au passage que le nombre d’apprentis formés par Veolia passera de 2 000 à 3 000. Et si, au nom de l’Institut de l’entreprise, Antoine Frérot voit « comme un signal positif le fait qu’une part non négligeable du plan France-Relance s’attelle à soulager les charges de production des entreprises, dont la compétitivité a trop longtemps souffert face à la concurrence internationale », il avertit : « L’Etat providence n’est pas un vain mot. Nous attendons légitimement de la puissance publique qu’elle se mobilise pour limiter l’âpreté de la crise. »
Car une inquiétude taraude le PDG de Veolia, bien au-delà de son entreprise, au-delà même de son OPA : il appelle cela « le jour d’avec », beaucoup plus préoccupant pour lui que le fameux « jour d’après », tellement célébré dans les discours des politiques de tout poil. Mais qu’est-ce, ce « jour d’avec » ? « C’est le jour où des petites entreprises dans l’hôtellerie ou la restauration auront épuisé la trésorerie de leur prêt garanti par l’Etat [PGE], des coiffeurs minés par les règles sanitaires, des commerces qui n’ont pas pu travailler… ne pourront pas rembourser. Ce jour-là, il faudra les aider massivement, sinon leurs propriétaires vont perdre l’affaire de leur vie, et cela risque de provoquer une colère inextinguible », craint le patron humaniste. Face à ce risque extrême, les deux dirigeants prônent des remèdes qui ne le sont pas moins : « Il faudra annuler les PGE, qu’ils se transforment en subventions », lance l’homme de SOS, expert en sauvetage. « Il faudra restaurer les bilans de ces 100 000 très petites entreprises, pour éviter 300 000 ou 400 000 chômeurs supplémentaires », plaide le président de l’Institut de l’entreprise.
Soudain, le PDG capitaliste et le chantre de l’économie solidaire ne font qu’un : « Notre responsabilité est d’interpeller le gouvernement. Et peu importe d’où cela vient. La crise nous incite à renforcer nos liens et il ne sert à rien de vouloir arbitrer entre les deux systèmes [capitaliste ou solidaire]. » Ils annoncent d’ailleurs ensemble la création d’un think tank social, capable d’évaluer l’impact de toute innovation. Cet Impact Tank, parrainé par les plus grands noms de l’ESS, témoigne de l’incroyable réseau d’alliés constitué par Antoine Frérot pour transformer l’image de son entreprise. Ce sera forcément un atout au moment de convaincre qu’il est le mieux placé pour absorber Suez. Que rappelait le président d’Engie le 4 septembre au micro de BFMBusiness, interrogé sur ce qui allait compter dans la réponse à l’offre de Veolia : les conditions financières évidemment (« Le compte n’y est pas », a d’ailleurs estimé Jean-Pierre Clamadieu), la qualité du projet industriel, et « le respect des parties prenantes ». Exactement le message d’Antoine Frérot envoyé depuis des années.
  665 rencontre Jean Marc Borello president groupe SOS Antoine Frerot PDG Veolia au siège de Veolia - Jean Marc Borello Antoine Frerot © Fournis par Challenges 665 rencontre Jean Marc Borello president groupe SOS Antoine Frerot PDG Veolia au siège de Veolia - Jean Marc Borello Antoine Frerot
Jean Marc Borello et Antoine Frérot, le 1er septembre, au siège de Veolia. (Bruno Delessard pour Challenges)
  665 rencontre Jean Marc Borello president groupe SOS Antoine Frerot PDG Veolia au siège de Veolia - Jean Marc Borello Antoine Frerot 
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Antoine Frérot (ci-contre), également président de l’Institut de l’entreprise, prépare avec Jean-Marc Borello (ci-dessus) une série d’initiatives communes. (Bruno Delessard pour Challenges)
Par Challenges