Carla Bruni Sarkozy: "J'ai posé les armes pour mon homme"

 
Carla Bruni renoue avec la grande chanson d'amour et déclare plus que jamais sa flamme à l'homme de sa vie, Nicolas Sarkozy.

En mercredi après-midi, dans une belle demeure du XVIe arrondissement de Paris. Carla Bruni termine une interview. Sa fille, Giulia, vient se présenter avec une exquise politesse. Son époux, lui, travaille à l’étage et a été prié de ne pas quitter son bureau. Si Nicolas Sarkozy a été la star de l’été dans les librairies, il est temps pour Carla Bruni de reprendre la lumière. Depuis sept ans, elle n’avait pas sorti d’album composé de chansons originales. Il y avait seulement eu un disque de reprises de standards anglo-saxons, qui lui a permis de chanter trois ans dans le monde entier, de Paris à Séoul en passant par New York ou Beyrouth. Mais elle n’avait pas asséché sa plume pour autant. Dans les grands cahiers qu’elle garde précieusement, elle note des idées, des bribes de phrases. Et, doucement mais sûrement, les chansons sont nées.

Retrouvez le podcast : Le jour où ma copine Carla est devenue Première dame

Paris Match. La première fois qu’on vous voit en photo dans Match, en 1992, vous posez avec une guitare. Votre rêve de musique était déjà là ?

Carla Bruni. Oh ! je pense que oui. La musique a commencé à m’effleurer quand on m’a offert ma première guitare, à 10 ou 11 ans. Autant le violon et le piano étaient des instruments auxquels je devais m’adapter, autant la guitare m’a toujours donné un sentiment de liberté. J’ai commencé à en jouer, à écrire avec, sans avoir pris de cours. ça a été une rencontre fondatrice.

Il s’est pourtant passé près de dix ans avant que vous ne vous lanciez dans la chanson…

C’est vrai, mais j’ai très vite eu de vraies velléités d’indépendance. Donc, j’ai eu besoin de travailler. Je n’ai jamais été quelqu’un qui pouvait étudier. Alors j’ai commencé à 18 ans le mannequinat, qui était infiniment plus rassurant que la musique. Parce qu’à l’époque je pensais qu’il fallait être Billie Holiday ou Edith Piaf pour chanter. C’est seulement après avoir établi une forme de stabilité et de notoriété dans le mannequinat que je me suis autorisée à penser à autre chose. Et puis c’est aussi le moment où mon père est mort, lui qui était compositeur. Tant qu’il était là, j’avais peur de son jugement. Et, comme par hasard, j’ai fait un album tout de suite après son décès…

Vous l’évoquez d’ailleurs dans votre nouvel album en lui consacrant la chanson “Un secret”, “précieux comme un diamant”. Pourquoi avez-vous voulu mentionner en filigrane le fait que vous n’étiez pas la fille de votre père ?

J’ai longtemps eu du mal à imaginer que ça puisse être une matière de chanson. Mais c’est une belle chose qui m’est arrivée. Le secret, c’est quelque chose qui germe en beauté ou en laideur, il peut étouffer comme il peut donner une voix. Dans mon cas, c’est le silence qui était toxique. Souvent, les gens me disent : “Oh ! ça a dû te mettre dans une confusion terrible.” Mais ils se trompent. La confusion, c’était avant, parce que je pressentais quelque chose.

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Je n’ai jamais ouvert le livre de Justine Lévy et je n’ai pas encore eu le plaisir de lire celui de Raphaël.

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Vous saviez au fond de vous qu’il n’était pas votre père biologique ?

Je me sentais boiteuse. Donc, quelque part, oui, je savais. Le fait qu’il ait choisi de dire la vérité à ma sœur n’est pas anodin. Il était quelqu’un de pudique, il avait peur de je ne sais quoi… Et, surtout, c’était un homme à l’ancienne, qui ne nous parlait quasiment jamais. Alors, quand il avait quelque chose à nous dire, on l’écoutait. [Elle rit.] Cette chanson, c’est aussi pour rappeler que le secret fait beaucoup de vacarme. Or on ferait mieux, dans cette époque qui veut tout démanteler, de mettre en avant son délice. Alors oui, moi, ma vie n’a jamais été secrète, parce qu’elle a toujours été à tous les vents, mais j’aime l’idée qu’on aurait tous quelque chose de caché au fond de nous, que même nos mères ou nos enfants ne connaissent pas.

Vous dites toujours toute la vérité sur vous ?

Non, je suis même très secrète. Mais j’aime bien ce jeu amusant qui consiste à donner l’impression d’être celle qui déballe tout, alors qu’en réalité je ne déballe rien. Je raconte l’histoire qui me convient le mieux.

Quand votre vie est exposée dans des romans, que ce soit celui de Justine Lévy ou celui, plus récent, de votre ancien compagnon Raphaël Enthoven, qu’en pensez-vous ?

Je n’ai jamais ouvert le livre de Justine Lévy et je n’ai pas encore eu le plaisir de lire celui de Raphaël. Parce que, cet été, j’ai lu le bouquin d’un mec qui écrit à côté de moi comme s’il était Honoré de Balzac et qui le donne à lire à ses proches avant moi ! Véronique Waché [l’attachée de presse de Nicolas Sarkozy] a lu “Le temps des tempêtes” avant moi… Là, je vais m’attaquer au roman d’Adele Van Reeth, la femme de Raphaël, qu’elle a eu la gentillesse de m’envoyer, puis je lirai celui de Raphaël et je me ferai moi-même mon idée, sans tenir compte de ce qu’on m’en dit. Mais pour préciser les choses, pour moi, que ce soit dans le cas d’un livre ou d’un film, ma sœur se servant pas mal de la matière familiale pour ses longs-métrages, je sais que je ne suis jamais totalement le personnage dont on parle. Les gens reconnaissent ce qu’ils veulent. Je suis assez respectueuse des créations, ni moi ni mon homme ne sommes de grands adeptes de la censure. Il existe des tonnes de bouquins écrits sur nous, y compris par son ex-épouse, et moi je lis tout ça le cœur léger. Que les gens expriment ce qu’ils veulent. La seule chose qui compte, c’est que ce soit bon. Si ma sœur fait un bon film, si j’arrive à me laisser emporter, alors ça me va. Je me laisse porter par les choses d’un certain niveau. Le reste…

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Dans ce disque, je parle des deux choses qui m’intéressent dans la vie : l’amour et la mort.

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Vous dites dans votre disque que ce qui vous apporte le plus de réconfort, finalement, c’est l’amour de votre homme. Vous chantez : “Rien que l’extase des caresses de ton visage / Depuis c’est tout doux / Je ne fais plus rien du tout / Sans regrets, ni tracas / Je laisse le temps passer par là.”

Hum hum. C’est-à-dire ?

On a souvent eu l’impression que vous preniez votre vie en main. Et là, c’est la vie qui vous prend en main, non ?

Effectivement. Mais dans ce disque, et plus particulièrement dans cette chanson, je parle des deux choses qui m’intéressent dans la vie : l’amour et la mort. Tout le reste, c’est de la littérature. Quand on trébuche, la seule parade, c’est l’amour désirant. Pas l’amour “vas-y-passe-moi-le-tricot”. Non, je parle de la chamade, la vraie.

Que vous expérimentez chaque jour encore ?

Que j’essaie de créer ! Je vis en me disant : “Il peut s’habituer, il peut se barrer, il peut ne plus me désirer, il peut me voir comme sa sœur ou sa cousine.” Parce que souvent, dès que l’on a des enfants, l’amour s’aplatit. Nous nous sommes rencontrés tard, avec chacun nos bagages d’expérience. Dans mon cas comme dans le sien. Donc, j’aime bien l’idée de la précarité, que ça fonctionne mais que ça peut rater à tout moment.

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Avant lui, j’étais très immature en amour, je me protégeais en faisant la bravache.

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Sauf que votre histoire dure depuis treize ans…

Ah oui, et c’est une relation qui me happe encore aujourd’hui. C’est fantastique. Il n’y a de la place pour rien d’autre. Enfin si, pour la musique, pour le rêve. Mais il est devenu ma vie.

Et vous écrivez ce “Grand amour” pour lui, donc.

Quand on est bien détruit par l’amour, ce qui peut arriver même dans un couple stable, on peut avoir l’impression de se perdre. Et j’adore l’amour perdu.

Vous avez été malheureuse en amour ?

Non, mais j’ai frôlé ce sentiment. Avant lui, j’étais très immature en amour, je me protégeais en faisant la bravache, la fille qui fait tout ce qu’elle veut, qui est libre. Quand je suis tombée toute cuite dans l’escarcelle du mariage et de la fidélité, c’est quelque chose qui m’a beaucoup étonnée. Je n’avais jamais connu ça avant. J’ai posé les armes pour lui, pour ne pas le rater, pour lui mettre le grappin dessus. Je ne l’aurais pas fait pour d’autres.

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Je pensais que le mariage était une prison. Mais en fait il donne des ailes.

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Au début, personne ne croyait à votre histoire. Pourquoi, d’après vous ?

Parce que les gens ont imaginé que je n’étais intéressé que par sa position. Ce qui est saugrenu. Parce qu’elle n’a fait que m’embêter, sa position. C’était un grand honneur et un grand moment de ma vie, mais on ne peut pas dire que c’était ça qui m’attirait. Ce qui m’attirait, c’était lui.

C’est pour ça que vous défendez dans cette même chanson l’idée d’un amour définitif ?

Oui. Il y a du définitif. On est arrivés dans quelque chose de rond, qui nous va bien, qui nous remplit, qui ne nous vide pas. Quelque chose qui nous engage complètement sans nous priver de liberté, et c’est ça l’étonnant contraste. Je suis libre d’être mariée, d’être dans ce grand amour. Je pensais que le mariage était une prison. Mais en fait il donne des ailes.

Ce qui signifie que vous étiez moins libre dans vos relations précédentes ?

J’étais moins engagée, donc c’était une entrave. Finalement, en étant mariés, on gagne du temps. J’ai adoré le fait que mon homme ne joue pas. Jamais. Et puis c’était peut-être aussi une manière de quitter la jeunesse. Il fallait un homme aussi masculin que lui pour que j’en sorte, aussi profondément alpha, si j’ose dire. Parce que, moi-même, je ne suis pas super-oméga, je la ramène tout le temps. [Elle rit.]

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Arriver à Knokke-le-Zoute à l’aube, épuisés et amoureux, ça me plaît follement.

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Vous aviez pourtant érigé votre indépendance en modèle de vie, en passant notamment du mannequinat à la chanson.

Oui, j’ai avancé. Mais il a fallu lui pour aller encore plus loin.

Avec “Partir dans la nuit”, vous jouez sur la notion de désir. Terme très présent tout au long du disque, aussi.

Ma vie récente a été redéfinie par le désir. Au bout de treize ans d’amour, partir avec mon mec dans une voiture qu’il conduit, sans personne, sans prévenir, en annulant tout ce qui était prévu pour aller à la mer, oui, ça me plaît. Arriver à Knokke-le-Zoute à l’aube, épuisés et amoureux, ça me plaît follement. Quand je lui en parle, ça le fait doucement rigoler, parce qu’il a le sens des réalités. Mais quand il écoute cette chanson, c’est avec des étoiles dans les yeux. Parce qu’au fond, tout le monde n’a envie que d’une chose : être libre. Alors on ne part plus dans la nuit, mais au moins je le chante. [Elle rit.]

Ça ne vous arrive plus jamais de partir dans la nuit ?

Si. Mais je ne vais pas loin. Je fais juste un tour de pâté de maisons ! [Elle rit.] Quand mon mec était encore président, on s’est retrouvés un soir aux Etats-Unis, à New York, sous la protection du Secret Service. Ce genre de bodyguards à qui tu dis : “Bonjour, vous allez bien ?” et qui ne te répondent pas. Nous sommes au Carlyle, il est minuit, mon mari dort tranquillement, je suis en train de travailler sur ma guitare et je me dis : “Tiens, je vais aller faire un tour.” J’ouvre la porte. Et là, personne. Mais vraiment personne. Je prends l’ascenseur, qui est très lent, et vingt-sept étages plus bas, personne ! D’habitude, il y a des flics dans le hall, des mecs devant l’entrée. Là, rien. Pas un mec du SPHP ni un mec du Secret Service. Ils devaient penser qu’on dormait. J’avais l’impression d’être dans un James Bond !

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J’ai toujours rêvé de vivre à côté d’un grand fauve.

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Vous êtes en train de raconter un rêve, c’est ça ?

Mais non, je l’ai fait ! J’ai couru sur Madison Avenue, j’avais à nouveau 14 ans ! Et je finis par rentrer. Et là, les mecs chargés de notre protection sont de retour. Et s’aperçoivent que je suis sortie sans eux. Je vous laisse imaginer la zizanie. [Elle rit.]

Et votre mari ne s’est aperçu de rien ?

De rien ! [Elle éclate de rire.] Il dormait pépère. Quand je lui ai raconté l’histoire, il m’a juste dit : “Fais ce que tu veux.” Il a surtout vite compris qu’il fallait me laisser faire des trucs comme ça, que ça ne mangeait pas de pain…

Vous vous amusez à le décrire comme un guépard, sur l’album.

J’aime les chansons animalières depuis les “Fables” de La Fontaine et Brassens. On peut tout imaginer avec ce registre. Et, oui, j’ai toujours rêvé de vivre à côté d’un grand fauve. Parce que l’animal sauvage représente toute la liberté, toute la vitalité, tout le désir de la vie. Et si l’on osait vivre avec des animaux comme ça, on apprendrait des choses. Mais on ne peut pas parce qu’ils nous mangent. Car quand ces animaux sauvages sont domestiqués, ils sont très jaloux. [Elle rit.] Un fauve ne peut pas supporter la vie quotidienne, de rester à se faire caresser.

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Mourir, c’est plus flamboyant que vieillir. Comment pourrais-je agir contre la vieillesse ?

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C’est pour ça que vous vous entendez si bien avec eux ?

Exactement.

On sent, pour ce guépard, une tendresse qu’on n’éprouvait pas envers ce pingouin que vous chantiez précédemment, qui faisait penser à François Hollande…

C’est vrai. Mais ce n’est pas le même animal. Le pingouin, on ne sait pas qui il est. Est-ce que vous pouvez me dire si c’est un poisson ou un oiseau ? [Elle rit.]

Pourquoi meurt-on sur des mélodies légères, dans vos chansons ?

Parce qu’on ne peut rien y faire. Mourir, c’est plus flamboyant que vieillir. Comment pourrais-je agir contre la vieillesse ?

En ayant recours à la chirurgie esthétique ?

Pour avoir l’air tout bizarre ? Non. Je n’aurais pas l’air plus jeune pour autant. Je crois qu’il vaut mieux faire honneur à la beauté, comme le chante mon ami Jean-Louis Murat.

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J’essaie de faire comprendre à Giulia que la chose principale, c’est qu’on est là pour elle et qu’on l’aime.

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Dans un autre registre, vous écrivez pour votre fils “La chambre vide”. Vous n’étiez pas prête à son départ ?

Je ne m’attendais pas à sentir le goût du vide comme ça. Je ne suis pourtant pas la maman qui pleurniche au premier jour d’école. Mais quand je suis passée dans sa chambre vide et que j’ai vu que dix-neuf ans s’étaient envolés comme si une seconde et demie s’était écoulée, ça m’a fait tout drôle. Sachant qu’il est juste parti à Science po, sur le campus de Reims…

Et Giulia ? Comment vit-elle la vie très médiatique de ses parents, sachant que vous l’avez toujours protégée ?

Elle a très conscience de qui nous sommes, son père et moi. Et elle digère les choses très tranquillement. Ce n’est pas simple de se retrouver à l’école avec des noms que tout le monde connaît, ça ne l’était pas non plus pour Aurélien, qui n’avait que 6 ans quand j’ai rencontré mon mari. Il a eu son lot. Mais il y a aussi des avantages à être les enfants de personnes très connues. Ce qu’on espère, c’est qu’ils soient suffisamment structurés pour ne pas en voir que les désavantages. Après, oui, il y a des portes qui s’ouvrent, des gens qui nous admirent. On est familier à tout le monde, donc les gens ne se méfient pas. On dépasse plein d’étapes grâce à ça et je trouve ça appréciable. J’essaie de faire comprendre à Giulia que la chose principale, c’est qu’on est là pour elle et qu’on l’aime.

Vos enfants ont-ils souffert de votre notoriété ?

Ils se sont construits avec. On souffre quand vos parents ne vous aiment pas, quand ils ne s’occupent pas de vous, qu’ils sont distants. Mais quand les enfants sentent l’amour, tout va bien.

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Je ne suis pas – et je n’ai jamais été – une victime

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Votre métier a-t-il pu être un frein à votre rôle de mère ?

J’ai toujours fait passer mes enfants avant. Et j’en suis bien contente. Parce que, après, il y a des chambres qui sont vides…

Pourquoi chantez-vous qu’il ne faut pas tomber amoureux des anges ?

Cette chanson est pour ces petits moments difficiles que j’ai traversés. Et là, mon mari m’a protégée d’une manière émouvante. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui me protégeait. Et c’est quand même un grand soulagement. C’est comme arriver au port. Mais je sais aussi combien ce n’est pas facile de me protéger. Dans mes relations précédentes, j’étais dans un truc un peu masculin, de férocement indépendant. Factice. Je trouvais ça hyper romanesque de dire : “Je ferai ma route seule”, telle une Amazone. C’est désopilant, rétrospectivement.

Comment avez-vous vécu l’émergence du mouvement #MeToo ?

#MeToo est un mouvement fait pour menacer les gens qui abusent des femmes. Donc, moi, je ne suis pas dans la position de ces femmes-là, je ne suis pas – et je n’ai jamais été – une victime. J’ai toujours été très structurée, parce que j’avais une famille très structurante. Quand je me suis retrouvée dans des positions où je sentais que ça pouvait être dangereux, je partais. Je ne suis jamais montée dans une chambre d’hôtel avec un mec comme Weinstein. Dans notre génération, on était très attentives à pouvoir s’enfuir.

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Moi, je posais pour Helmut Newton, maintenant les filles font des selfies. C’est comme ça.

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Et vous vous êtes souvent enfuie ?

Oui, je suis souvent partie de situations qui ne me paraissaient pas recommandables. D’autant que moi, j’étais très apeurée. Et ce n’est pas le cas de toutes les filles. Certaines sont fragiles, d’autres n’ont pas été aidées, n’ont pas de socle. Et c’est vers ces filles-là que les prédateurs se tournent. Donc c’est bien que #MeToo existe pour elles. Ces filles-là étaient abusées, ne pouvaient rien dire sous peine de perdre leur travail. Et, en plus, elles avaient honte d’être abusées. #MeToo a brisé cette honte. De manière très radicale, certes. Mais il a fallu ça pour qu’un tas de types pervers cessent de s’attaquer à des filles qui ne pouvaient pas se défendre.

Pourquoi vous êtes-vous toujours tenue à distance des mouvements féministes ?

Les féministes de ma génération, c’est Elisabeth Badinter, Gisèle Halimi, Sylviane Agacinski et Simone Veil. Des pionnières qui nous ont apporté la liberté de notre corps, la liberté sociale. Mais je ne suis pas militante. Je n’ai jamais subi, donc je ne me sens pas personnellement concernée. Et, encore une fois, je suis d’une génération qui avait une grande liberté. On n’est pas du tout dans la même situation maintenant.

Tout ce que vous avez fait, être mannequin à 17 ans, partir défiler dans le monde entier, votre fille pourrait-elle le faire désormais ?

Elle le pourrait, car tout est plus cadré, il y a des contrats, des assurances. L’administration a mis de l’ordre, elle a envahi nos vies. Je crois qu’on va vers un monde où les filles feront signer des contrats aux garçons pour bien stipuler qu’elles sont d’accord…

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J’ai tissé un lien avec l’actuelle première dame, c’est une femme charmante et délicieuse. Une femme que j’aime, comme j’aime beaucoup son mari.

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Vous qui avez posé nue, on sait qu’aujourd’hui ce genre d’images est mal vu, voire impossible…

Et pourtant, on est dans une époque d’une exhibition folle. Et d’une pudibonderie terrible. Moi, je posais pour Helmut Newton, maintenant les filles font des selfies. C’est comme ça. Mais on peut s’en abstraire. Ma sœur a résisté assez longtemps, mon ami Leos Carax aussi. Mais ils ont capitulé il y a une dizaine d’années.

Etes-vous retournée à l’Elysée depuis 2012 ?

Oui, souvent. J’ai tissé un lien avec l’actuelle première dame, c’est une femme charmante et délicieuse. Une femme que j’aime, comme j’aime beaucoup son mari. C’est quelqu’un avec qui il est facile de tisser un lien, elle inspire ça. Et pour moi, l’Elysée est un endroit incroyablement magique mais dans lequel je n’ai été qu’une invitée. Je marchais sur du cristal, là-bas, je ne me suis jamais sentie maîtresse de maison.

Pensez-vous maintenant que la politique a fait du mal à votre carrière de chanteuse ?

Peut-être… Mais je n’en suis pas certaine. Est-ce que j’ai une carrière ? Est-ce que tout ça n’est pas le fruit du hasard ? Un mari, quelle que soit sa position, empêche-t-il une carrière ? Alors bien sûr, je n’ai pas pu faire de tournées. Mais ces quatre années m’ont donné de la matière à écrire pour les cent prochaines années, tellement c’était dingue. Et cet amour, cet homme m’ont tellement apporté que je n’arrive pas à voir en quoi ça m’a nui.

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Je ne suis pas sûre que j’aurais fait des salles pleines dans le monde entier si je n’étais pas passée par l’Elysée

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Le public qui vous a aimée avec votre premier album s’est quand même détourné du second, en raison de votre mariage…

Peut-être que le monde est sexiste ? J’ai pris une grande habitude, et c’est bien mieux ainsi, de ne me battre que contre les choses que l’on peut combattre. Tout le reste, je laisse faire, je ne perds pas de temps. Donc j’ai épousé cet homme, il était dans cette position-là, j’ai lâché le contrôle et je me suis retrouvée dans une position particulière que j’ai essayé d’assumer. Avec beaucoup de curiosité. Ça m’a fermé quelques portes, ça m’en a ouvert d’autres. Je ne suis pas sûre que j’aurais fait des salles pleines dans le monde entier si je n’étais pas passée par l’Elysée. En France, oui, les gens – enfin, surtout les journalistes – ont été troublés par la situation. Ils ne s’y attendaient pas. Mais j’ai essayé. Et je suis restée libre.

On revient à cette fameuse échappée nocturne dans New York ?

Pas seulement. Un jour, mon mari est président, je me retrouve sur le plateau de l’aimable Michel Drucker avec Bernadette Chirac pour l’opération Pièces jaunes. Quand il lui demande si elle connaît mes chansons, elle répond “oui”, très aimablement aussi. Et quand il lui dit : “Quelle est votre chanson préférée ?”, d’un ton très calme et très sec, elle dit : “Tu es ma came”. Et, là, je suis restée stupéfaite, comme deux ronds de flan. Ça se voit sur les images à la télé. Et pour moi, ça, c’est un moment punk. Rock’n’roll is not dead.

Avez-vous enfin pris le temps d’écrire votre vie ?

J’ai commencé, oui. Mais je ferai comme Anaïs Nin. Ce sera publié post mortem.

“Après moi le déluge” ?

Ah oui. Je préfère. [Elle rit.] Je ne veux pas d’emmerdes. Et je ne veux pas mentir.

Avez-vous connu des moments vraiment rock’n’roll ? Avez-vous péché par excès ? On vous prête tellement de choses… Est-ce que c’est une légende ? Et, surtout, est-ce que tout cela est vrai ?

Disons que tout est vrai, mais personne ne le sait. [Elle rit.]