Pourquoi sur les cartes du monde, la superficie de l’Afrique est-elle réduite ? la réponse de Gildas Boko

 Pourquoi sur les cartes du monde, la superficie de l’Afrique est-elle réduite ? la réponse de Gildas Boko 
Dans la réalité, la superficie de l’Afrique (30 millions km2) fait près de 2 fois celle de la Russie (17
millions km2). Et le Groenland couvre à peine la surface de la RDC… Alors que la polémique concernant la représentation de l’Afrique sur les cartes mondiales a refait surface, l’Agence Ecofin a approché un spécialiste pour comprendre le problème. Le chercheur béninois et consultant en géomatique appliquée à l’environnement, Gildas Boko, également docteur en géographie, a accepté de répondre à nos questions.

Agence Ecofin : Il y a une polémique concernant la superficie de l’Afrique sur la plupart des cartes. Est-elle justifiée ?

GB : Le problème a une origine plus lointaine que les questions géopolitiques qui provoquent la polémique. En fait, le nœud de la question est l’impossibilité de représenter fidèlement la boule qu’est notre planète sur papier. En géométrie, la sphère n’a pas de développement parfait, contrairement à un cube ou à un cylindre. C’est de là que viennent les projections cartographiques. Il y en a de différents types. La projection, celle qui est justement la plus blâmée dans cette polémique, est celle de Mercator.

1 Mercator projection

La projection Mercator, la plus utilisée en cartographie.

C’est une projection cylindrique. Cela signifie que pour réaliser la carte qui en résulte, on met un cylindre autour de la sphère et on projette l’image des différents territoires sur le cylindre pour obtenir la carte. Les parties qui sont au centre, notamment au niveau de l’équateur, sont plus ou moins représentées correctement. Mais plus on s’en éloigne, plus des déformations interviennent. Au pôle, elles sont juste énormes. Par exemple, sur les mappemondes, le Groenland est plus grand que l’Afrique. Mais en réalité, le Groenland a la même superficie que la RDC sinon légèrement inférieure. Donc, c’est normal que ces cartes fassent réagir quelqu’un qui connaît les superficies, mais elles ne signifient pas qu’on minimise l’Afrique. C’est seulement une question de projections, dans un premier temps.

« Les parties qui sont au centre, notamment au niveau de l’équateur, sont plus ou moins représentées correctement. Mais plus on s’en éloigne, plus des déformations interviennent. Au pôle, elles sont juste énormes. Par exemple, sur les mappemondes, le Groenland est plus grand que l’Afrique. Mais en réalité, le Groenland a la même superficie que la RDC sinon légèrement inférieure. »

D'autre part, il faut savoir que chaque carte est différente à cause du point de vue de celui qui la réalise. Les premières cartes étaient eurocentrées. Ce qui comptait, c’était d’avoir les mesures parfaites pour l’Europe. Dans la projection de Mercator, néanmoins, la représentation de l’Europe est plus grande visuellement parce que les superficies mentionnées sur les cartes sont, quant à elles, bonnes. Tout ce qui n’est pas aux alentours de l’Europe, dans une projection centrée sur ce continent, subit des déformations. En fonction de qui fait sa carte et de l’endroit où il veut diminuer les déformations, l’autre partie sera forcément lésée.

AE : Il n'y aurait donc aucune projection ou carte fiable à 100%...

GB : Absolument aucune ; en tout cas pas lorsqu’il s’agit de représenter la planète entière sur une même carte. Ce qui se fait au niveau des nations, c’est que chaque pays adapte la projection à son territoire et centre la carte sur son pays. Dans ce cas, pour le pays, il n’y aura aucune déformation. Mais, à l’échelle du globe terrestre, il y en aura toujours.

AE : A une échelle plus continentale, je voudrais bien comprendre pourquoi les cartes du monde ne proposent alors pas des représentations plus réalistes du continent si on sait que les projections peuvent fausser les cartes.

GB : Il faut aussi prendre en compte la forme de l’Afrique. Les territoires qui sont plus étendus dans le sens de la latitude sont fortement réduits par les projections. Les Russes, par exemple, ne se plaindront d’aucune projection puisque leur pays est étendu en longitude. Mais en Afrique, comme en Amérique du Sud, l’extension dans le sens de la latitude défavorise quand on veut représenter le continent sur une carte. Chose assez curieuse, c’est la réflexion qui était à la base de la projection de Peters, mais au final cette dernière comporte aussi des déformations par rapport à l’Afrique.

2 projection de peters2

Dans la projection de Peters, l’Afrique a une toute autre dimension.

AE : Vous avez évoqué le fait que les déformations des cartes varient selon les personnes qui les font. Qu’est-ce qui fait qu’une personne peut avoir envie de donner une image plus grande à un continent, plutôt qu’à un autre, sur sa carte ?

GB : C’est une bonne question, parce que la réponse nous fait entrer dans le domaine où les cartes sont utilisées comme des outils politiques. Dans la plupart des pays, l’Institut National de Géographie (IGN) se trouve sous la tutelle du ministère de la défense ; on se demande pourquoi (rires). Il faut savoir que la carte est un outil politique. En fonction de qui fait la carte de l’Afrique, il y a ou il n’y aura pas la République arabe sahraouie parmi les pays. Pour revenir à la question, je précise qu’il y a 3 types de projection en fonction de la déformation qu’elles induisent. Nous avons celles qui maintiennent les angles et les formes (dites conformes, c’est le cas de la projection de Mercator), celles qui maintiennent les surfaces (dites équivalentes) et celles qui font un compromis entre ces deux (dites aphylactiques). Pour une carte destinée à la navigation, on mettra l’accent sur les distances pour s’assurer qu’elles soient correctes. Pour une carte devant servir à la prise de décision, on privilégie la superficie. Par exemple, sur une carte basée sur la projection de Robinson, les différences de superficie entre l’Afrique et le Groenland sont beaucoup plus respectées. On peut voir sur la carte que l’Afrique peut contenir 10 fois le Groenland. C’est en fonction de son objectif que l’auteur choisit ce qui sera mis en avant sur les cartes. Soit la distance, soit la superficie. A ce moment, on peut se demander pourquoi la projection de Robinson n’est pas plus souvent utilisée que celle de Mercator.

3 Robinson projection

La projection de Robinson semble plus juste, mais elle n’est que très peu utilisée.

Et pour en revenir à la question, plusieurs théories prétendent que l’idée est de faire croire à une certaine prédominance ou une supériorité en matière de puissance qui va jusqu’au niveau de l’aspect spatial.

AE : Pensez-vous que la représentation de l’Afrique sur la carte du monde desserve le continent ?

GB : Cette préoccupation est très vieille et avait déjà été soulevée par les tiers-mondistes, défenseurs des pays sous-développés, qui estimaient que l’Afrique était lésée par les cartes les plus répandues. La projection la plus répandue est celle de Mercator. Si celle de Peters, plus gratifiante pour l’Afrique, était la plus utilisée, la polémique n’existerait probablement pas, bien que cette projection soit loin d’être appropriée.

AE : Cette préférence pour la projection de Mercator a-t-elle des conséquences économiques pour le continent ?

GB : Certains le pensent, mais je ne fais pas partie de ces personnes. A mon avis, la prise de décision au niveau international n’est pas fonction de votre aspect sur une mappemonde, mais on peut se poser des questions. Par exemple, pourquoi les politiques de planning familial visent en priorité l’Afrique alors qu’en réalité, le continent est sous-peuplé ? L’Inde, en superficie, c’est 1 fois et demie la RDC (2e plus grand pays d’Afrique) pour 1,3 milliard d’habitants, c’est-à-dire la même population que tout le continent africain. Le Bangladesh, environ 150 000 km² (plus petit que le Bénin, par exemple) et 160 millions d’habitants. Je vous épargne le cas de la Chine. On peut également se demander, même si l’Afrique paraît plus petite qu’elle ne l'est en réalité, si c’est la manière dont les autres nous perçoivent qui doit être importante pour nous. Et puis, à l’heure actuelle, y a-t-il une voix pour l’Afrique ou chaque pays se bat-il d’abord pour lui-même ?

AE : Alors la polémique sur la taille de l’Afrique sur les cartes n’a pas de raison d’être ?

GB : Certains pensent que la façon dont vous êtes vus affecte la place qu’on vous accorde dans les projets de développement, les investissements ou encore la collaboration avec le reste du monde. Ça reste très relatif et même si la carte peut influencer, tout dépend de celui qui lit la carte. Selon moi, économiquement, cela ne devrait pas avoir une grande importance que l’Afrique soit plus grande ou plus petite dans les représentations sur une carte.

AE : Et sur un plan identitaire ou sur la façon dont l’Afrique est vue sur les autres continents ?

GB : Là, c’est assez intéressant. On pourrait se demander pourquoi on ne retrouve pas une carte faite sur des projections équivalentes (Robinson, Peters, Goode, Mollweide, etc.), plus fidèles en matière de proportions, dans les salles de classe. Même dans les salles de classe en Afrique, c’est la carte faite sur la base de la projection de Mercator qui est affichée. Un enfant africain, qui grandit en voyant ces cartes, sans que les nuances ne lui soient expliquées, peut se dire que de toute façon le continent est si petit que ce n’est pas étonnant qu’il ne soit pas une priorité.

« Un enfant africain, qui grandit en voyant ces cartes, sans que les nuances ne lui soient expliquées, peut se dire que de toute façon le continent est si petit que ce n’est pas étonnant qu’il ne soit pas une priorité. »

L’élève européen de son côté voit une carte où les différents pays du continent apparaissent plus grands qu’ils ne sont en réalité. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que la plupart des cartes qu’on voit sur internet (Google Maps, Bing, OpenStreetMaps, etc.), utilisent la projection de Mercator. Mais il ne faut pas y voir un complot où un choix délibéré contre l’Afrique. Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, la projection de Mercator choisit de renvoyer les déformations aux pôles peut-être parce que ce ne sont pas des lieux d’intérêt (on est en 1569 et les pôles présentent peu d’intérêt, encore fallait-il qu’ils soient connus) donc les représenter de façon précise n’était pas forcément un objectif. Et c’est peut-être plus facile de reprendre ce à quoi les gens sont habitués quand on veut leur offrir un service.

AE : Est-ce qu’on ne peut pas faire de lien entre l’enseignement de la carte de Mercator et le fait que de nombreux Européens ont longtemps considéré l’Afrique comme un pays ?

GB : Ce n’est pas exclu. Si on a grandi avec la perception d’une Afrique beaucoup plus petite que le Groenland. C’est un peu la carte cognitive ou mentale qu’on inculque non seulement aux apprenants, mais aussi à tous ceux qui utilisent un service cartographique en ligne de nos jours. On ne veut pas surcharger l’utilisateur ou l’apprenant avec des détails techniques qu’on juge trop complexes, mais juste lui fournir l’information qu’on juge nécessaire ou le service qu’il demande. Mais dans le même temps, c’est cette vision omniprésente qui devient familière.

4 comparaison projections du mercator et de peters

La différence entre les projections Mercator et Peters.

A ce niveau, on peut dire que la faute revient un peu aux pays africains et aux géographes qui se contentent de faire des représentations avec des proportions exactes pour leurs pays, sans qu’aucun consensus ne soit établi pour réaliser la même chose pour tout le continent. Il faut tout au moins militer pour que des cartes plus appropriées soient affichées, ne serait-ce que dans les endroits où le message que transmet la carte, même de façon subliminale, est important. Par exemple les salles de classe ou les bibliothèques.

Propos recueillis par Servan Ahougnon

Par Agence Ecofin