« Le monde selon Trump » ou la vision d'une Amérique pétrifiée

  
Le 45e président des États-Unis n'a pas son pareil pour faire parler de lui. Donald en campagne, Donald
a le Covid, Donald va-t-en-guerre, Donald houspille les médias, attention Donald va tweeter? Quatre années exceptionnelles pour ses plus fervents supporteurs, quatre ans de catastrophes au pluriel pour ses plus fidèles détracteurs. Et près de 48 mois d'une présidence haletante, parfois grotesque, à vous faire tourner la tête tant ce président populiste a défié et bouleversé les codes de la démocratie aux États-Unis. Diviseur en chef, Donald Trump aura réussi son pari de 2016 : « Make America Great Again », du moins dans l'esprit de ses supporteurs, blancs et déclassés dans une Amérique multiethnique. Arrivera-t-il à répéter l'exploit ? Dimanche soir, M6 chausse ses lunettes de campagne pour un documentaire exceptionnel d'Enquête exclusive, « Le Monde selon Trump ». Une plongée inédite dans la tête de l'homme le plus puissant du monde, un doigt sur le bouton? de la télécommande.

C'est une belle journée de juin à Washington. Les arbres sont en fleur dans le Rose Garden, le jardin de la Maison-Blanche, et Donald Trump est en forme au moment de présenter les chiffres surprises du chômage, au plus bas malgré la crise historique du coronavirus. « J'espère que George regarde ici-bas en ce moment et se dit que c'est une grande chose qui se passe pour notre pays. » George, c'est George Flyod, cet homme noir tué par suffocation sous le genou d'un policier, en mai dernier dans le Minnesota. Résultat, des nuits d'émeutes dans tout le pays. Horreur dans le camp démocrate. Il a osé, lui, ce président tant critiqué pour ne pas avoir désavoué publiquement les mouvements suprémacistes blancs. Y a-t-il un raciste à la Maison-Blanche ?

Impensé présidentiel

« Si vous pensez que de la part de Trump, ça repose sur une pensée philosophique ou abstraite, vous lui accordez trop de crédit », éclaircit face caméra John Bolton, son ancien conseiller moustachu à la sécurité nationale. Un témoignage précieux parmi les nombreux que compte ce documentaire filmé dans les allées du pouvoir, entre images d'archives et entretiens avec d'anciens collaborateurs. Tous plus ou moins amers d'avoir été fired, « virés » en français, par un Donald impitoyable sauf avec lui-même. Au point de s'approprier un fait divers tragique et ô combien emblématique de l'Amérique aujourd'hui ? la mort d'un Afro-Américain lors d'un contrôle de police ? pour vanter un bilan économique plutôt flatteur.

Pourquoi ou plutôt comment ? Comment comprendre la psyché d'un homme qui ne croyait pas en sa propre élection, comme le raconte un des journalistes américains présents lors de l'entretien entre le président élu et Barack Obama en 2016. « Il avait l'air un peu paniqué en regardant autour de lui : ?Mon Dieu, qu'est-ce qui m'a pris ? Dans quoi je me suis fourré ?? » Quatre ans ont passé et si Trump semble avoir revêtu les habits d'un président autoritaire, plus à l'aise avec les dictateurs qu'avec ses alliés historiques, la greffe a opéré auprès d'un électorat ni dégoûté par son sexisme, vidéo à l'appui, ni trop regardant sur les affaires. N'a-t-il pas échappé à une procédure en destitution malgré l'acharnement de ses adversaires démocrates ?

Insolvable politiquement, Trump navigue à vue, ne lit pas les rapports de sa propre administration, préfère toujours le conflit à l'apaisement en jouant de main de maître sur le registre de l'émotion. Anthony Scaramucci, son ancien directeur de la communication, crucifié politiquement après seulement dix jours à son poste, livre une anecdote sur le funambulisme du président : « C'est un communicant hors pair [?], on était à Albuquerque au Nouveau-Mexique. Nous venions de terminer un meeting. Il a enlevé son manteau, s'est tourné vers moi et a dit : » Hey, Scaramucci, tu veux voir mon discours ? J'ai dit oui et de sa poche il a sorti un papier griffonné avec quatre mots : « Tu vois ça ? C'est mon discours et c'est ce que veut le peuple américain ! »

Moi, président

Vivement contesté pour sa gestion de la crise sanitaire, alors que sur une petite île de New York on enterre encore les indigents touchés par le virus, Donald Trump propose l'injection de solvants en guise de traitement, ce qui lui vaudra d'être moqué, tourné en dérision sur CNN. La magie Trump n'opère plus alors que les États-Unis franchissent allégrement la barre du plus grand nombre de décès dans le monde. Plus grave encore en ces temps de crise sanitaire, le président est un homme obsédé par sa réélection au détriment de toute considération étrangère à sa propre popularité.

En politique étrangère justement, la tension est maximale lorsqu'il décide de transférer son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem, reconnaissant ainsi la ville sainte comme capitale de l'État hébreu, contre l'avis de ces conseillers. À quoi pense-t-il lorsqu'il demande à Vladimir Poutine, devant son équipe médusée, si le dirigeant russe a bien truqué les élections ? Que dire des lettres d'amour échangées avec Kim Jong-un ? Il décide seul ? quand il décide ? et toujours avec pour objectif de flatter une base flirtant avec le conspirationnisme. Comme ce prêcheur évangéliste arrêté pour son refus du port du masque et soutien de la première heure de Trump, bien inspiré d'avoir choisi pour vice-président Mike Pence, cet « homme de dieu ».

Plus qu'une présidence chaotique, le documentaire de William Karel interroge la direction prise pendant quatre ans par une Amérique à la croisée des chemins, doutant d'elle-même au moment où le monde entier doute d'elle. Un résumé, parfois à charge, tiré d'archives, de témoignages éclairants de proches et des interventions souvent rocambolesques du président tweeteur. Stop ou encore ?

Par Jacques Paugam

Lepoint.fr