Les filières turques de mercenaires syriens en Azerbaïdjan

 
La rapidité de l’acheminement de mercenaires syriens par la Turquie vers l’Azerbaïdjan révèle leur intégration, encore plus poussée qu’en Libye, à la projection militaire d’Ankara.

La relance, le 27 septembre, du conflit du Haut-Karabakh s’est accompagnée, malgré le démenti officiel du président Erdogan,  du déploiement rapide de plus de 1500 mercenaires syriens en Azerbaïdjan. La Turquie a pu, par l’envoi de ces bataillons de supplétifs, limiter son engagement direct dans la crise, ainsi que les pertes humaines qui en auraient résulté. Un tel dispositif démontre l’intégration encore plus poussée qu’en Libye de ces unités de mercenaires syriens qui, là-bas, combattent aux côtés de troupes turques, alors qu’elles les remplacent sur le front de l’Azerbaïdjan. Cette intégration, au-delà de son impact sur ces deux conflits en cours, constitue un nouveau défi dans un Moyen-Orient déjà déstabilisé par l’accumulation des crises.

LES MILICES PRO-TURQUES DE SYRIE

La première intervention directe de la Turquie en Syrie remonte à août 2016 quand l’opération « Bouclier de l’Euphrate » est lancée contre Daech et son « Etat islamique » dans la zone frontalière, à l’ouest de l’Euphrate. L’objectif inavoué de cette offensive anti-jihadiste est d’empêcher les forces kurdes de faire la jonction, au sud de la  frontière turque, entre leur bastion d’Afrin et le nord-est de la Syrie. L’armée turque, déjà affaiblie par le putsch avorté de juillet 2016, essuie de lourdes pertes en hommes et en matériels. Ce camouflet conduit l’état-major turc à reconfigurer, en mai 2017, ses supplétifs syriens en Armée nationale syrienne (ANS), dont le qualificatif de « nationale » cache mal sa subordination à Ankara. Dans cette ANS cohabitent des groupes issus de l’Armée syrienne libre (ASL), longtemps fer de lance de l’insurrection anti-Assad, et des milices organiquement liées aux militaires turcs.

C’est notamment le cas de la Brigade Suleiman Shah et de la Division Sultan Mourad, deux milices turkmènes qui arborent le nom du patriarche de la dynastie ottomane au XIIIème siècle, pour la première, et du premier sultan ottoman au XIVème siècle, pour la seconde. L’ANS est cette fois en première ligne des offensives anti-kurdes lancées par Ankara contre Afrin, en janvier 2018, puis contre le nord-est de la Syrie, en octobre 2019. Les supplétifs syriens essuient alors des pertes dix fois plus importantes que leurs mentors turcs. Les multiples exactions dont ils se rendent coupables au cours des combats se poursuivent, dans les zones ainsi incorporées au glacis turc en territoire syrien, par une politique de discrimination systématique, voire de terreur, à l’encontre de la population kurde. Dans les tout derniers jours de 2019, des miliciens de l’ANS commencent à arriver en Libye pour y combattre, sous l’égide de la Turquie, une autre « armée nationale » auto-proclamée, soit la milice libyenne du « maréchal » Haftar, progressivement refoulée de l’ouest du pays.

PRIVATISATION ET EXTERNALISATION DE LA GUERRE

Le recrutement des mercenaires syriens se fait par le biais de leur milice de rattachement, qui leur facilite un contrat « privé » avec une société de sécurité, paravent des services turcs. Les candidats sont nombreux pour une solde dix fois supérieure à celle touchée en Syrie. L’enrôlement de mineurs, sur la base de documents d’identité falsifiés, a été dénoncé en Libye. Les mercenaires sont généralement acheminés par des vols civils, avant d’être affectés à des fronts très exposés, où au moins 5% d’entre eux sont tués. Il aura fallu plusieurs mois pour transférer environ sept mille mercenaires syriens en Libye, alors que plus d’un millier d’entre eux ont été  dépêchés en quelques jours en Azerbaïdjan, dès le début du conflit. Ils ont rejoint des compatriotes qui avaient, peu auparavant, été officiellement recrutés pour assurer la sécurité d’installations pétrolières.

Leurs pertes seraient d’ores et déjà supérieures à 125 tués, soit le double du taux, pourtant élevé,  enregistré en Libye. Une telle proportion témoigne à la fois de la férocité des combats et du rôle de « chair à canon » qu’y jouent ces supplétifs syriens.  La rapidité de leur déploiement sur le front du Haut-Karabakh démontre aussi la banalisation par l’état-major turc de cet engagement par procuration. Après la Libye et l’Azerbaïdjan, ces mercenaires pourraient entrer en action au nord de l’Irak, où les raids de l’armée turque contre la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont tolérés par les autorités kurdes locales, mais condamnés par le gouvernement central de Bagdad.

Les milices arabes de l’ANS ont mis en avant en Libye leur solidarité avec leurs « frères » arabes et sunnites. L’engagement en Azerbaïdjan aux côtés d’une population chiite et d’un régime post-soviétique de type laïc suscite en revanche de sérieux débats dans la mouvance islamiste. Pour ne pas aggraver un tel trouble, la propagande turque impose le black-out sur les ventes d’armes d’Israël à l’Azerbaïdjan, qui ont pourtant provoqué le rappel de l’ambassadeur d’Arménie à Tel-Aviv. Le recours aux mercenaires syriens par la Turquie s’accompagnait en Libye d’un déploiement dans le camp adverse de mercenaires russes, et dans une moindre mesure syriens. En Azerbaïdjan, les séparatistes arméniens sont épaulés par des combattants venus de la diaspora (l’envoyé spécial du « Monde » à Stepanakert y a vu des miliciens arméniens en provenance du Liban), un phénomène dont il est impossible d’évaluer l’ampleur.

Quant aux millions de Syriennes et de Syriens qui ont déjà dû faire le deuil de leur révolution, ils doivent désormais supporter qu’une soldatesque à la botte de la Turquie se prétende « armée nationale » et guerroie jusqu’au Caucase.