Les lycéennes en minijupe, un mauvais symbole du respect des femmes au Japon

 Pourquoi et comment certaines lycéennes japonaises portent-elles leur jupe  si court ? | DozoDomo | DozoDomo 
Une publication virale sur Facebook fait passer le Japon pour un modèle de liberté pour les lycéennes.

Alors que cette tenue nourrit au contraire tout une industrie libidineuse.

Afin de moquer la polémique de la rentrée scolaire sur le « crop top », ce haut féminin jugé indécent par certains chefs d’établissement, un internaute a partagé une photographie de lycéennes japonaises en jupe courte, pour démontrer que là-bas les jeunes filles portent en toute sécurité des tenues qui seraient jugées trop aguicheuses ici :

« Voici la tenue officielle des étudiantes japonaises. Le Japon est-il un pays qui serait assez stupide pour inciter au viol de ses jeunes filles ? Je ne pense pas car au Japon tout simplement la jupe courte est une tenue qui n’est pas une raison de viol, les Japonais sont respectueux des femmes. »

La publication a connu un grand succès, elle a été commentée et partagée des milliers de fois. Malheureusement, ce qu’elle croit montrer du Japon ne correspond pas à la réalité.

Pourquoi c’est un mauvais contre-exemple

Dans les faits, le Japon est loin d’être le temple du respect de la cause féminine que suggère ce texte.

  • Une photo qui circule sur des sites de voyeurs

Premier problème, hautement ironique : ce cliché circule depuis plusieurs années sur des sites Internet tendancieux. Le Monde a pu remonter sa trace. Il a été publié en 2014 sur le blog d’un otaku (terme qui désigne un célibataire endurci isolé) qui alterne entre tranches biographiques de joueur de jeu vidéo et collections de clichés de lycéennes dans des vues suggestives. On est donc très loin de l’absence de sexualisation des jupes scolaires.

« Dire que la jupe est un uniforme asexué qui n’évoque rien dans le regard des hommes parce que ce serait un uniforme, c’est absolument faux, balaie Julien Bouvard, maître de conférences en études japonaises à l’université Lyon-3. Il y a des pervers au Japon aussi, de la pornographie aussi, et elle est très orientée autour des vêtements des lycéennes. »

  • Une tradition de la sexualisation lycéenne au Japon

La fétichisation des lycéennes en jupe est même un grand classique du répertoire pornographique japonais depuis les années 1970. Ce fantasme a donné naissance à une industrie spécialisée, le « JK Business », la prostitution de lycéennes en uniforme. Selon une enquête de la police de Tokyo citée par Nippon.com, en 2016, 174 agences proposaient à leurs clients des rendez-vous tarifés avec des mineures en tenue scolaire.

Ce phénomène est tellement répandu que de multiples campagnes de sensibilisation ont été menées afin de protéger les lycéennes. « Tout le monde a conscience du fait qu’elles font l’objet de désirs, d’hypersexualisation, d’attouchements dans les transports en commun », souligne Julien Bouvard. Au point que les mœurs se sont adaptées.

Contrairement à ce que montre cette photographie, les jupes portées par les lycéennes sont plus longues et les jambes souvent couvertes d’un bas. De plus, afin de lutter contre le phénomène des photos volées, les smartphones japonais produisent un bruit très marqué lors de la prise d’un cliché, même en mode silencieux.

Le spécialiste de la culture japonaise tempère néanmoins et observe un recul récent du male gaze, ce regard masculin libidineux qui colore de nombreuses productions culturelles : « Il y a une dizaine d’années, dans les mangas, il y avait plein de références grivoises appuyées à des jeunes filles pourtant adolescentes. Cela n’est plus possible aujourd’hui. »

  • Des statistiques sur le viol à prendre avec beaucoup de prudence

Cette publication suggère que les femmes au Japon seraient particulièrement en sécurité, notamment au regard des agressions sexuelles. Il est vrai que les chiffres officiels de l’archipel, en la matière, figurent parmi les plus bas des pays riches : il y aurait 5,6 viols pour 100 000 habitants en 2016, contre 64,1 pour la France et 190,6 en Suède, selon les chiffres compilés de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.

Mais les statistiques japonaises sous-estiment notoirement la réalité. D’abord parce que la définition du viol y est beaucoup plus restrictive qu’en France : jusqu’il y a peu, les pénétrations digitales ou par objet en étaient exclues, tout comme les actes sexuels reposant sur la surprise ou l’inconscience de la victime. Selon un article de Newsweek Japan de 2017, il faudrait multiplier par vingt les chiffres officiels pour avoir une vue globale plus fidèle à la réalité. D’autant que le poids du tabou reste fort. « Au Japon, il n’y a pas eu d’explosion des plaintes pour viol, comme en France après #metoo », ajoute Julien Bouvard.

Une autre raison tient aux résistances structurelles du système policier japonais aux plaintes pour viol. Le système judiciaire reposant sur l’aveu, toute violence commise dans un cadre privé, ou bien sans témoin, relève d’emblée d’une impasse judiciaire. Selon la journaliste Shiori Ito, qui raconte, dans son livre La Boîte noire, le viol dont elle a été victime et les résistances archaïques du système juridique japonais, seules 4,3 % des victimes au Japon demandent de l’aide à la police, et seulement une plainte sur deux donne lieu à une enquête.

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LE MONDE