Amadou Toumani Touré : une brève histoire de démocratie, entre deux putschs

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Amadou Toumani Touré, l’ancien président du Mali, est mort. Putschiste, héroïque face à la dictature de son prédécesseur, il est devenu le symbole de cette démocratie que réclamait son pays en se faisant élire à la tête du Mali. Mais, alors que l’histoire aurait pu s’arrêter sur ce Happy Ending, les choses vont tourner court. Critiqué, traité de président incompétent pour sa gestion du conflit dans le nord du pays, Amadou Toumani Touré sera déposé et forcé à l’exil par un coup d’Etat. On serait presque tenté de dire que le dernier souffle du démocrate n’est en fait que sa seconde mort.

A Bamako, une activité particulière a animé, le mardi 10 novembre, le quartier huppé ACI 2000. Tour à tour, représentants de pays étrangers, officiels maliens, mais également des hommes en armes se rendent vers une maison bien connue du quartier. Les humeurs ne sont clairement pas celles des jours de fête, car tout ce cortège ne constitue que les prémices d’une procession funèbre. En effet, l’un des résidents de la maison prise d’assaut est décédé. Il s’agit d'Amadou Toumani Touré, qui a dirigé le Mali de 2002 à 2012. Il est décédé à l’âge de 72 ans en Turquie où il avait été évacué pour raisons sanitaires.

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ATT avec la future première dame.

De nombreuses personnalités, au Mali, mais également hors du pays, ont rendu hommage à l’homme d’Etat. Ce déferlement contraste un peu avec le relatif anonymat dans lequel avait été plongé Amadou Toumani Touré, après avoir été chassé du pouvoir par un coup d’Etat.

Le soldat de la démocratie

A quelques évènements près, le nom d’Amadou Toumani Touré aurait pu ne rien évoquer pour personne. Effectivement, personne n’imagine en 1948 que le petit Amadou, né le 4 novembre de cette année dans la région de Mopti, aurait son nom gravé dans les livres d’histoire. Comme tous les petits garçons de son âge, il va à l’école et profite de l’insouciance de la petite enfance.

En 1966, Amadou Toumani Touré a bien grandi. L’adolescent doit se rendre à Bamako pour s’inscrire à l’école normale secondaire de Badalabougou. Trois ans plus tard, il en ressort diplômé et devient instituteur.

En 1966, Amadou Toumani Touré a bien grandi. L’adolescent doit se rendre à Bamako pour s’inscrire à l’école normale secondaire de Badalabougou. Trois ans plus tard, il en ressort diplômé et devient instituteur.

Mais, cette vie ne lui convient finalement que très peu. L’ennui et la routine quotidienne le poussent à prendre une décision radicale. Il s’inscrit au concours d’entrée à l’Ecole militaire interarmes de Kati. Amadou Toumani Touré réussit ce concours et devient officier au sein du corps des commandos parachutistes. Entré au 33e régiment de ce corps d'élite, Amadou Toumani Touré retrouve la joie de vivre au sein de l’armée. Dynamique et discipliné, il fait bonne impression à ses supérieurs hiérarchiques et à ses camarades de promotion. Il finit même par se faire remarquer par le président de la République de l’époque, le général Moussa Traoré.

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Ce dernier l’envoie suivre plusieurs stages en France et en ex-Union soviétique. Ces formations permettent à Amadou Toumani Touré de gravir rapidement les échelons au sein des parachutistes. Moussa Traoré le nomme en 1984 commandant du corps des commandos parachutistes du Mali. Ce titre le charge également d’assurer la garde présidentielle, donc la protection de Moussa Traoré.

Seulement, le président finit par basculer dans des dérives autoritaires poussant la population à sortir, en 1990, dans les rues pour manifester contre la main de fer qui tient le pays. Alors que la population réclame le multipartisme et une transition politique, le chef de l’Etat envoie des militaires calmer les ardeurs des plaignants. Ces derniers intimident, molestent puis finissent par tirer sur les manifestants. Alors en mars 1991, des officiers organisent un coup d’Etat et déposent Moussa Traoré. L’un des leaders de ce groupe n’est autre qu’Amadou Toumani Touré.

Alors en mars 1991, des officiers organisent un coup d’Etat et déposent Moussa Traoré. L’un des leaders de ce groupe n’est autre qu’Amadou Toumani Touré.

Il prend la présidence du Comité de transition et assure les fonctions de chef de l’Etat pendant un an. Il organise une conférence nationale, puis des élections législatives et présidentielle en 1992. A l’issue du scrutin, il passe le pouvoir pacifiquement au président élu Alpha Oumar Konaré (AOK). Celui-ci, émerveillé, surnomme alors Amadou Toumani Touré « le soldat de la démocratie ».

Président élu

A l’approche de la fin du 2e mandat d’Alpha Oumar Konaré, le natif de Mopti sent bien que son moment est venu. Le 1er septembre 2001, il demande et obtient sa mise en retraite anticipée de l’armée malienne. Il pose ensuite sa candidature pour l'élection présidentielle de 2002. Les Maliens ne l’ont pas oublié, loin de là, et le président sortant lui ouvre une voie royale vers le palais présidentiel de Koulouba en le soutenant. Amadou Toumani Touré est élu président de la République, le 12 mai 2002, avec 64,35 % des voix au second tour. C’est la première transition démocratique dans le pays.

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ATT aurait accepté de se montrer conciliant pour préserver les otages.

Le nouveau président lance de nombreux chantiers. Entre la construction de logements sociaux, celle de ponts et l’instauration d’un dialogue politique efficace, ATT, comme on le surnomme, réussit à mettre tout le monde dans sa poche.

Le nouveau président lance de nombreux chantiers. Entre la construction de logements sociaux, celle de ponts et l’instauration d’un dialogue politique efficace, ATT, comme on le surnomme, réussit à mettre tout le monde dans sa poche.

C’est une véritable lune de miel pour celui qui n’a pas de formation politique, mais qui est soutenu par tous les partis. Amadou Toumani Touré est également apprécié à l’extérieur du pays et noue une relation particulière avec le président français Jacques Chirac.

Seulement, à cette époque, la graine des tumultes est déjà semée. En effet, selon plusieurs sources, Amadou Toumani Touré a accepté, sur la suggestion de partenaires internationaux, de ne pas s’en prendre aux preneurs d’otages qui viennent se réfugier dans le nord du Mali. Pour les pays qui comptent plusieurs de leurs ressortissants parmi les otages, cette mesure permettrait d’avoir plus de chances de retrouver les captifs vivants. ATT aurait alors accepté de se montrer conciliant. Erreur monumentale. La situation sécuritaire du nord Mali se dégrade au fil des années de son mandat. Lorsque les ex-combattants touaregs issus des rangs de l’armée de Mouammar Kadhafi, les groupes djihadistes et autres groupes rebelles s’allient dans une insurrection contre l’Etat malien, le gouvernement perd totalement le contrôle du nord du pays.

Lorsque les ex-combattants touaregs issus des rangs de l’armée de Mouammar Kadhafi, les groupes djihadistes et autres groupes rebelles s’allient dans une insurrection contre l’Etat malien, le gouvernement perd totalement le contrôle du nord du pays.

Les militaires sont défaits et la population de la région est en colère. Cette colère s’étend à l’armée et finalement à une grande partie du Mali qui reproche la situation sécuritaire au président. Les militaires se plaignent de lutter contre les rebelles sans grands moyens.

L’image du président s’effondre totalement. On le soupçonne même de vouloir modifier la constitution pour rester au pouvoir. « Je n’ai jamais exprimé ce souhait et ai déjà prouvé que je savais quitter le pouvoir », répondra-t-il aux rumeurs. Mais, il ne peut rien rétorquer lorsqu’on lui reproche la crise dans le nord. Il le sait, à faire des concessions pour faciliter les choses aux partenaires étrangers, il s’est compromis. Fatiguée de ce qu’elle qualifie de gestion calamiteuse de la crise sécuritaire dans le nord du pays, l’armée se met à gronder.

Président déchu

Finalement, à deux mois de la fin de son mandat, Amadou Toumani Touré subit le plus humiliant des camouflets. Dans la nuit du 21 au 22 mars 2012, les militaires conduits par le capitaine Amadou Sanogo déclenchent un coup d’Etat. Le président est au palais lorsque des tirs lui font comprendre qu’il est en danger. Il doit fuir… lui le soldat qui avait mis fin à la dictature de Moussa Traoré, dévale la colline de Koulouba à pied pour échapper aux putschistes.

Il doit fuir… lui le soldat qui avait mis fin à la dictature de Moussa Traoré, dévale la colline de Koulouba à pied pour échapper aux putschistes.

Humiliation suprême, l’ancien parachutiste doit être porté par certains de ses hommes qui ont fui avec lui pour accélérer leur course contre la mort tant redoutée. C’est ce jour-là, en réalité, qu’est décédé le démocrate Amadou Toumani Touré, l’essence même de ce qu’était celui qui restera une des figures les plus importantes de l’histoire malienne. Exilé au Sénégal, où il restera pendant 7 ans, Amadou Toumani Touré annonce sa démission, le 8 avril 2012. Son incompétence est critiquée. Les nouvelles autorités tenteront même d’engager des poursuites contre lui, ce à quoi l’Assemblée nationale s’opposera.

Il restera une des figures les plus importantes de l’histoire malienne.

Amadou Toumani Touré rentre finalement au Mali en 2019 avec sa famille. Des scènes de liesse populaire accompagnent son retour, même si au fond de lui, l’ancien dirigeant sait que le cœur même de cette démocratie qu’il représentait est mort sous les tirs des putschistes de 2012. Comme un symbole, peu après son retour, l’ancien président souffre de problèmes cardiaques. Amadou Toumani Touré subit une opération du cœur à Bamako, à l’hôpital du Luxembourg, qu’il avait fait construire. Tout semble aller pour le mieux, mais quelques jours plus tard, sa santé se dégrade. Evacué, il rend son dernier souffle en Turquie, loin de chez lui.

Servan Ahougnon

Par Agence Ecofin