Drames, gaffes… ce que vous ignorez peut-être sur Joe Biden

 Joe Biden, président élu 
Joe Biden sera le 46e président des Etats-Unis. Encore peu connu en France, il fait l'objet d'une
biographie fouillée et vivante, écrite par la journaliste Sonia Dridi, correspondante à Washington. Chronique de "Joe Biden, le pari de l'Amérique anti-Trump", paru en septembre, et extraits choisis. 

Donald Trump l’avait baptisé "sleepy Joe", Joe l’endormi. A l’issue des primaires démocrates, les critiques avaient été cruelles: trop mou, trop vieux, trop gaffeur. Et pourtant, c’est bien l’ancien vice-président de Barack Obama qui va entrer à la Maison Blanche en janvier. Biden, 46e président des Etats-Unis.

Une biographie en français est sortie cet été. Fourmillant de détails, elle est écrite d’une plume alerte par Sonia Dridi, correspondante à Washington. La journaliste raconte comment le septuagénaire s’est petit à petit vu investi d’une mission cruciale pour l’Amérique: la débarrasser de Trump et réconcilier un pays qui n’a cessé de se déchirer au cours des quatre dernières années.

L’auteure l’avoue d’emblée. "Lorsque l’on m’a proposé d’écrire un livre sur Joe Biden, j’ai hésité. Le personnage semblait peu attrayant. Trop lisse. Un papy un peu has been, a priori sans histoire, en tout cas, rien de comparable à l’American dream qui a porté Barack Obama à la Maison-Blanche." "Oncle Joe", aussi surnommé "Average Joe" (Monsieur tout le monde) "était souvent dépeint par les médias comme un homme aimable, mais d’une autre époque, terre à terre et sans relief."

Et pourtant, en un peu plus de 300 pages, Sonia Dridi réussit à donner corps au démocrate, à le rendre attachant, mais aussi lui apporter de la profondeur, décortiquant le parcours de Joseph Robinette Biden Jr. qui a longtemps fait les gros titres pour les tragédies qui ont jalonné sa vie (la mort de sa première femme Neilia et de sa fille Naomi en 1972, la mort de son fils Beau Biden en 2015). Extraits.

Les origines

1942 "Son histoire, c’est celle d’un rêve américain. Joseph Robinette Biden Jr. est né à Scranton le 20 novembre 1942. C’est le premier enfant de Joseph R. Biden Sr. et de son épouse Catherine Eugenia Biden (née Finnegan). Son grand-père paternel était originaire de la ville de Baltimore et sa grand-mère paternelle, Mary Elizabeth Biden (née Robinette), descendait de huguenots français qui avaient émigré en Angleterre puis dans le Maryland et en Virginie de l’Ouest. Son grand-père maternel, Ambrose Finnegan, était un descendant d’immigré irlandais. Né à Scranton, il s’est marié avec Geraldine Blewitt, la fille d’un sénateur de Pennsylvanie. Ce fut le seul homme politique de la famille avant Joe Biden. Joseph Biden grandit dans une famille soudée, entouré de ses deux frères cadets, Jim et Frank et de sa petite sœur, Valerie. La fratrie partagera les succès et les chagrins du frère aîné dans les années à venir."

Les drames …

1972 "Joe Biden a tout de suite un mauvais pressentiment: "Elle est morte, c’est ça?" Valerie ne répond pas. Le Congrès organise leur transport à l’hôpital en avion. Lorsque l’élu du Delaware arrive et voit le visage de son frère, Jimmy, il comprend que le pire est arrivé. Neilia*et leur fille de 13 mois, Naomi, ont été tuées dans un accident. Un semi-remorque qui transportait des épis de maïs les a percutées, envoyant le SUV dans un fossé. Les deux garçons sont en vie mais Beau a de nombreuses fractures et Hunter est blessé à la tête." 

"Je ne pouvais pas parler ; j’ai senti un immense vide dans ma poitrine, comme si j’allais être aspiré par un trou noir." C’est le début d’une période extrêmement sombre pour le jeune homme de 30 ans tout juste élu."

* Neilia: 

la première femme de Joe Biden ; NDLR

2014 "Il sait que les jours de son fils* sont comptés et demande à son chef de cabinet Steve Ricchetti de continuer de confirmer tous ses rendez-vous. Il veut le plus possible rester occupé." 

Fin décembre, il représente le président Barack Obama pour les obsèques de deux policiers tués à New York alors qu’ils étaient tranquillement assis dans leur voiture de patrouille. Il rend visite à la veuve de l’un d’eux, d’origine chinoise, à son domicile de Brooklyn. Le policier de 32 ans venait d’acheter un nouvel appartement pour y vivre avec sa femme et ses parents immigrés. Avant de repartir, il donne à la femme son numéro de téléphone personnel. Elle peut l’appeler dès qu’elle a envie de parler à quelqu’un qui a vécu une tragédie similaire. Il sait que, au bout d’un moment, elle se sentira "coupable" de toujours appeler les mêmes amis ou les mêmes membres de sa famille. Biden a ainsi donné, au fil des ans, son numéro de téléphone à une longue liste d’inconnus ayant vécu la perte d’un proche. Des années après les décès tragiques de sa femme et de sa fille dans un accident, il a besoin de consoler; il éprouve une immense empathie pour tous ceux qui vivent un tel drame."

*Son fils Beau est mort d'un cancer du cerveau en 2015 ; NDLR

Les gaffes

2008 "Alors qu’il convoite la Maison-Blanche aux côtés de Barack Obama, il retourne à Scranton avec sa mère pour un pique-nique bien médiatisé dans leur ancien jardin. Et puis, les gaffes s’enchaînent et font le tour de la Toile. La plus mémorable est lorsqu’il demande au sénateur local, Chuck Graham, de se lever pendant un meeting de campagne dans le Missouri: "Stand up Chuck! Let’em see you!" Sauf que Chuck est en fauteuil roulant. Il arrive à rebondir en ce moment très gênant par un peu d’autodérision: "Bon, ça se voit que je suis nouveau!" Puis, remettant presque en cause le choix d’Obama, il lance que Hillary Clinton est aussi qualifiée, voire plus qualifiée que lui, pour devenir vice-présidente des États-Unis. Obama en a rapidement assez des commentaires et de la parole trop facile de son vice-président. Les relations se tendent entre le candidat démocrate et son colistier."

2020 "Il bafouille régulièrement, ce qu’il met parfois sur le compte de son passé de bègue. En juillet, son équipe espère qu’il va reprendre du poil de la bête lors du deuxième débat à Détroit. Il apparaît en effet plus combatif, malgré ses bafouillages. (...) Mais, dans les dernières minutes, il fait une nouvelle bourde qui désoriente les téléspectateurs. Il veut les rediriger vers son site internet, comme c’est l’usage. Sauf qu’il ne semble pas se rappeler l’adresse et les redirige vers "Joe 30 330" [au lieu 2020 ; NDLR], ce qui semble plutôt être une plateforme SMS. Sa gaffe devient virale et est détournée en mèmes (phénomène repris et décliné en masse sur la toile). Très vite, à cette adresse sur Internet, on trouve un site parodiant un candidat à l’élection présidentielle et même un lien pour soutenir le jeune candidat Pete Buttigieg."

Avec Kamala Harris, l’opposition...

2019 "Le 27 juin, lors de la seconde partie du premier débat démocrate à Miami, la sénatrice Kamala Harris l’attaque sur ses propos et réussit à le déstabiliser. Celle dont le père était jamaïcain et la mère indienne affirme avoir été touchée par ses déclarations:  "Je ne crois pas que vous soyez raciste. Mais c’est personnel, et ça m’a blessée de vous entendre parler de la bonne réputation de deux sénateurs américains qui ont construit leur carrière sur la ségrégation raciale dans ce pays." Elle renchérit en lui reprochant de s’être opposé au busing, cette politique d’intégration qui permettait de transporter des enfants des quartiers noirs vers des écoles à majorité blanche.

La sénatrice métisse, sachant certainement qu’elle touche une corde sensible, déclare, émue aux larmes : "Il y avait une petite fille en Californie qui appartenait à la deuxième génération de la famille à pouvoir aller dans une école publique, en bus, chaque jour. Cette petite fille, c’était moi." Ce soir-là, Kamala Harris conquiert le cœur des électeurs démocrates et est rapidement qualifiée de "gagnante" du débat. Joe Biden, mal préparé, est mis sur la touche et a du mal à rebondir. Il se défend mollement, la mine fermée: "Je n’ai pas fait l’éloge de racistes, ce n’est pas vrai."

… puis le choix tactique

août 2020 "Sans grande surprise, Joe Biden a choisi une femme afro-américaine comme colistière. Après avoir fait durer le suspense auprès des électeurs démocrates à cran, il a dévoilé le nom de l’heureuse élue le mardi 11 août, sur son compte Twitter: "J’ai le grand honneur d’annoncer que j’ai choisi Kamala Harris, une combattante intrépide en faveur des petites gens, et l’un des meilleurs hauts fonctionnaires du pays, comme colistière. Ensemble, avec vous, nous allons battre Trump."

La sénatrice de Californie, 55 ans, pourrait devenir la première femme vice-présidente si Biden est élu président. Ce serait aussi la première Noire et la première Américaine d’origine asiatique à devenir vice-présidente. Harris est d’origine indienne par sa mère et jamaïcaine par son père. Elle est mariée à un avocat blanc juif, Douglas Emhoff, père de deux enfants d’une précédente union.

Avec cette annonce, Biden fait passer un message. C’est un geste envers l’électorat féminin, qui rejette en masse la candidature de Donald Trump. Et vu le contexte, avec le mouvement de protestation historique contre le racisme, Joe Biden était sous la pression de choisir une femme noire pour son "ticket". Alicia Garza, la fondatrice de Black Lives Matter, déclare: "C’est un signal envoyé aux électeurs noirs pour dire que nos votes comptent. (…)."  C’est aussi l’occasion de dynamiser la campagne alors que beaucoup de démocrates sont frustrés à l’idée que leur candidat soit un homme blanc âgé."

Sonia Dridi, Joe Biden, le pari de l’Amérique anti-Trump, Editions du Rocher , 324 p, sept 2020, 19,90 euros 

Par  Challenges