Les réseaux sociaux, la nouvelle arme de la jeunesse africaine

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Black Lives Matter aux USA, Balance ton Porc en France ou encore Room For Manchester au Royaume-Uni… Depuis la création du premier hashtag sur Twitter en 2007, par l’Américain Chris Messina, les réseaux sociaux sont devenus la plateforme par excellence de mobilisation des populations autour d’un sujet. Le hashtag, ce mot-clé précédé du signe #, permettant de retrouver tous les messages d'un réseau social qui le contiennent, a ainsi démontré que les réseaux sociaux pouvaient servir de levier pour le lancement de mouvements politiques ou sociaux à travers le monde.

Si, dans un premier temps, cette tendance a surtout été populaire en Europe et en Amérique, elle va progressivement s’installer en Afrique où elle est notamment utilisée pour des revendications politiques ou sociales. Aujourd’hui, avec la forte pénétration du mobile dans les pays africains, les réseaux sociaux semblent être devenus la nouvelle arme d’une jeunesse africaine en quête de changement.

END SARS : la nouvelle tempête qui souffle sur le Nigeria

Aujourd’hui, le Nigeria est devenu l’un des exemples les plus illustratifs de l’usage puissant que peuvent faire les jeunes des réseaux sociaux. En effet, depuis plusieurs jours maintenant, l’actualité du pays est secouée par une véritable tempête de revendications : le mouvement END SARS.

Tout commence le 03 octobre 2020. Sur Twitter, un internaute se faisant appeler « Chinyelugo » dénonce par une vidéo, un énième meurtre brutal commis par la tristement célèbre SARS (Special Anti-Robbery Squad), une unité spéciale de police créée en 1992 pour lutter contre le grand banditisme au Nigeria. Sur les images, on peut voir un jeune homme abattu, selon plusieurs témoignages par des membres de la SARS, qui se seraient enfuis avec sa voiture. Face au tollé et à l’émoi suscités par cette vidéo, le hashtag #ENDSARS déjà lancé en 2017 pour exiger le démantèlement de cette force de police connue pour ses abus refera surface.

Cette fois-ci, il ne s’agit plus d’un simple mouvement virtuel visant à dénoncer des brutalités policières. Autour du #ENDSARS se rassembleront des milliers de Nigérians qui, après la mobilisation virtuelle, descendront dans les rues pour exiger un démantèlement total de la SARS et une réforme en profondeur de la police.

Très vite, le mouvement est rejoint par des influenceurs ou de grandes stars nigérianes telles que les chanteurs Wizkid, Davido ou Don Jazzy. En l’espace de quelques jours, les protestations qui se veulent pacifiques dépassent même les frontières nigérianes pour être portées par des stars internationales telles que le footballeur allemand Mesut Özil et l’acteur britannique d’origine nigériane John Boyega.

En l’espace de quelques jours, les protestations qui se veulent pacifiques dépassent même les frontières nigérianes pour être portées par des stars internationales telles que le footballeur allemand Mesut Özil et l’acteur britannique d’origine nigériane John Boyega.

Si aujourd’hui, les manifestations ont viré à un affrontement avec l’armée qui n’a pas hésité à tirer à balles réelles sur des civils, le mouvement est encore très loin de s’éteindre et semble se nourrir chaque jour un peu plus du cadre d’expression plus libre que lui offrent les réseaux sociaux. Selon la plateforme Afriques Connectées, le #ENDSARS comptabilise déjà en l’espace de 3 semaines, près de 150 millions de tweets. Entre le 20 et le 21 octobre, plus de 4 millions de tweets ont été envoyés pour dénoncer la répression sanglante des manifestants au Lekki Toll Gate.

Conscientes de leur pouvoir, les plateformes de réseaux sociaux se sont elles-mêmes d’ailleurs jointes à la campagne. Ainsi, après avoir lancé un appel aux dons pour aider les protestataires, le PDG de Twitter, Jack Dorsey, a dévoilé un nouvel émoticône dédié à la manifestation. Celui-ci représente un poing levé aux couleurs du drapeau nigérian.

Une tendance de plus en plus généralisée

Si le mouvement END SARS est celui qui est aujourd’hui sur le devant de la scène nigériane, ce n’est pas la première fois que les réseaux sociaux sont utilisés dans le pays pour mener des revendications. En 2014, le mouvement Bring Back Our Girls (ramenez-nous nos filles) avait déjà démontré le fort potentiel de mobilisation des réseaux sociaux. Grâce au hashtag du même nom, lancé pour exiger le retour de 276 lycéennes de la ville de Chibok, enlevées par la secte Boko Haram, de nombreuses personnalités à travers le monde, de Michelle Obama à Christiane Taubira ont pu participer aux manifestations qui ont contribué à faire libérer à ce jour 107 des filles enlevées.

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Mais au-delà du Nigeria, c’est le continent africain tout entier qui semble avoir compris le caractère fédérateur des réseaux sociaux. Au sein de la jeunesse du continent, la tendance est de plus en plus à la mobilisation virtuelle d’abord, puis physique ensuite, afin de dénoncer des phénomènes de société et d’exiger des changements immédiats.

Au Bénin, par exemple, l’adoption du décret N° 2018-341 du 25 juillet 2018 portant introduction d’une taxe sur la consommation des services de communications électroniques fournis par les réseaux ouverts au public avait suscité une vive polémique au sein de la société civile. Dénonçant une taxe liberticide, une large partie de la jeunesse du pays s’était mobilisée sous le hashtag #TaxePasMesMo (Mo pour Mégaoctets) afin d’exiger le retrait de cette loi, finalement annulée le 22 septembre 2018.

Plus récemment, au Cameroun, le hashtag END PHONE TAX a conduit à la suspension d’une taxe gouvernementale sur les téléphones, alors qu’en Guinée, le hashtag GUINEE VOTE a permis de centraliser des remontées d’informations lors de l’élection présidentielle du 18 octobre dernier.

Selon les experts, plusieurs paramètres permettent d’expliquer cet impact de plus en plus important des réseaux sociaux sur les contestations sociales en Afrique.

D’abord, il y a la forte pénétration du mobile sur le continent africain. Selon le rapport Digital 2020 réalisé par We Are Social et Hootsuite, en Afrique 1,08 milliard de personnes possèdent un téléphone portable. D’après la GSM Association (GSMA), près de 477 millions d’Africains subsahariens soit 45% de la population de la région étaient abonnés aux services de téléphonie mobile fin 2019, alors que six ans plus tôt ce chiffre ne s’élevait qu’à 253 millions. D’ici 2021, on devrait atteindre les 500 millions puis 614 millions d’abonnés uniques en 2025, soit un taux de pénétration de 50%.

Près de 477 millions d’Africains subsahariens soit 45% de la population de la région étaient abonnés aux services de téléphonie mobile fin 2019, alors que six ans plus tôt ce chiffre ne s’élevait qu’à 253 millions.

Non seulement les appareils de téléphonie mobile se propagent de plus en plus vite en Afrique, mais on observe également que cette tendance est suivie par une augmentation du nombre d’utilisateurs d’internet sur le continent. Selon le Digital Report 2020, 453,2 millions de personnes utilisent internet sur l’ensemble du continent. Et la GSMA estime que 272 millions d’Africains subsahariens utilisent internet, soit 26% de la population. D’ici 2025, ce chiffre devrait passer à 475 millions.

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Ainsi, de plus en plus, les Africains se connectent à internet et cela se traduit par une hausse des utilisateurs de réseaux sociaux sur le continent. Dans des zones rurales, où la télévision semble être un luxe, les réseaux sociaux comme Facebook ou WhatsApp ont de plus en plus de facilité à s’installer au point de devenir l’une des sources d’informations les plus fréquemment utilisées. Selon le Digital Report 2020, 217,5 millions d’Africains utilisent déjà les réseaux sociaux et ce chiffre devrait s’accélérer au cours des prochaines années.

L’échec des médias traditionnels ?

Selon plusieurs observateurs, les réseaux sociaux sont surtout devenus une alternative aux médias traditionnels. En effet, Facebook, Twitter ou WhatsApp sont devenus bien plus faciles d’accès que de nombreuses chaînes de télévision ou de radio, ou même la presse écrite.

L’une des plus récentes manifestations de cette situation concerne la réaction des Africains à la pandémie du nouveau coronavirus qui a atteint le continent, début 2020. En effet, des études ont montré que, sur le continent, de nombreuses personnes préfèrent s’informer sur la pandémie via les réseaux sociaux. Selon un sondage GeoPoll effectué en mai sur 4788 personnes âgées de plus de 16 ans dans 12 pays africains, 40% des personnes interrogées s’informent sur le coronavirus grâce aux réseaux sociaux.

Selon un sondage GeoPoll effectué en mai sur 4788 personnes âgées de plus de 16 ans dans 12 pays africains, 40% des personnes interrogées s’informent sur le coronavirus grâce aux réseaux sociaux.

Ce moyen vient juste après la télévision (qu'il avait même dépassée dans un sondage réalisé en mars), mais devance les autres principales sources d’information mobilisées que sont la radio (39%), les communiqués des autorités publiques et sanitaires sous divers formats (29%), la presse papier (15%), les amis et la famille (14%) et les autres moyens (3%). Parmi les réseaux sociaux, WhatsApp est cité par une large partie des sondés comme le principal vecteur d’informations sur la pandémie.

Ainsi, les réseaux sociaux semblent avoir comblé un vide laissé par les médias traditionnels et touchent un public plus en plus large. Cependant, ils profitent aussi d’une certaine méfiance qui s'est installée entre les organes de presse censés relayer l’information juste et les populations qui estiment que ces médias ne remplissent plus leurs rôles et sont parfois influencés par d’autres pouvoirs.

« Le silence des médias occidentaux sur la situation au Nigeria est aberrant. S’il n’y avait pas les réseaux sociaux, on ne saurait pas l’ampleur de ce qui s’y passe en ce moment », se plaignait sur Twitter une internaute.

Dans le cadre du mouvement END SARS, de nombreux internautes se sont par exemple plaints du silence des médias nationaux ou internationaux concernant ce qui est désormais connu sous le nom de « Lekki Massacre » qui a vu des soldats ouvrir le feu sur des manifestants à Lagos.

« Le silence des médias occidentaux sur la situation au Nigeria est aberrant. S’il n’y avait pas les réseaux sociaux, on ne saurait pas l’ampleur de ce qui s’y passe en ce moment », se plaignait sur Twitter une internaute.

Si on est encore loin du dénigrement « trumpien » subi par les médias traditionnels aux USA, la prépondérance des réseaux sociaux dans les récentes crises qui ont secoué le continent fait craindre une opposition entre les sources d’informations classiques et ces plateformes virtuelles. Dans certains cas, elles servent de relais aux sources officielles et aux informations de la presse spécialisée, ce qui suscite l’espoir d’une complémentarité entre les deux mondes. Cependant si la rapidité et l’accès direct à l’information peuvent séduire les internautes, les réseaux sociaux restent facilement manipulables et offrent également une importante audience aux fausses informations.

La liberté d’expression en danger ?

Ces dernières années, l’essor des réseaux sociaux a malheureusement été suivi de tendances liberticides de la part des dirigeants africains. Vu le formidable potentiel de ces plateformes dans l’intensification des mouvements sociaux, de nombreuses lois et décrets ont été proposés pour réduire leur influence sur la base de divers prétextes.

Au Nigeria par exemple, le ministre de l’Information a déjà appelé à la mise en place d’une politique nationale pour encadrer l’usage des réseaux sociaux. Après les affrontements de Lekki Toll Gate, qui ont suscité de vives condamnations de la communauté internationale, la National Broadcasting Commission (NBC), le régulateur de la radiodiffusion, a interdit aux médias de reprendre les images des mouvements contre les violences policières, pour ne pas « embarrasser le gouvernement ».

Si, dans un premier temps ces mesures peuvent être perçues comme salutaires dans le cadre de la lutte contre les fake news, les dérives autoritaires qu’elles peuvent entraîner ne sont pas de nature à rassurer les populations.

Servan Ahougnon, journaliste spécialiste de la communication à l’Agence Ecofin explique : « Les mesures prises [par les gouvernements, Ndlr] le sont essentiellement pour lutter contre la désinformation sur les réseaux sociaux. En principe, c’est une bonne chose. Seulement, les gouvernements seuls ne peuvent pas réellement régler le problème. Il faut forcément collaborer avec les réseaux sociaux concernés et les médias locaux, mais dans le cas du Nigeria, le gouvernement n’a annoncé aucune collaboration de ce genre. Cela peut laisser penser qu’il y a d’autres motivations pour les changements annoncés ».

Et d’ajouter : « On se retrouve un peu avec un serpent qui se mord la queue. En luttant contre les fake news, les gouvernements protègent en fait le droit à l’information des populations. Mais les méthodes utilisées finissent par restreindre la liberté d’expression, surtout quand l’action est initiée uniquement par les gouvernements ».

Moutiou Adjibi Nourou

Par Agence Ecofin