Payé à ne rien faire depuis cinq ans, le cheminot attaque la SNCF : «Je veux travailler !»

 Bobigny (Seine-Saint-Denis), conseil de prud'hommes, ce mardi. Thiemokho Touré estime que la SNCF ne lui a pas proposé un emploi adapté à ses qualifications. 
Payé pour rester à la maison, c’est ce que vit un cheminot depuis

cinq ans. Il veut retourner au travail, mais la SNCF, selon lui, ne lui propose pas le poste adéquat. Sa situation était examinée devant le conseil de prud’hommes de Bobigny ce mardi.

« La situation est kafkaïenne », tonne Maître Marc Montagnier devant le conseil de prud'hommes de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Ce mardi matin, il expose le cas de Tiemokho Touré, 44 ans, cheminot depuis vingt-deux ans et originaire de l'Essonne.

En ces temps de pandémie, l'avocat saute sur une accroche toute trouvée : « Nous avons tous connu un premier confinement. C'était dur. M. Touré, ça fait cinq ans qu'il le vit. Il est payé avec votre argent à rester chez lui, alors qu'il veut travailler! » déclame-t-il face aux conseillers prud'hommes.

Un bras de fer s'est engagé entre le contrôleur sans affectation et son employeur, la SNCF. Son avocat réclame qu'on le sorte du placard et qu'on l'emploie à un poste correspondant à sa qualification en « l'affectant à la gare de Lyon comme contrôleur de train ». Il réclame au passage la somme de 180 000 euros.

Insultes racistes de collègues

Les désillusions entre le salarié et son entreprise remontent au-delà de 2015. Entre 2007 et 2010 Touré est la cible d'injures racistes à son travail. Des collègues font mine de cracher dans leurs paumes pour ne pas lui serrer la main. Ils l'apostrophent ainsi : « La SNCF, c'est pas fait pour les Noirs. »

A l'époque, il obtient du groupe leur mise à pied pendant six jours. Mais ces comportements répétés ont eu raison de ce solide gaillard. Pendant quatre ans, il sera en arrêt maladie pour accident du travail dû au harcèlement discriminatoire. Un protocole d'accord avec l'entreprise est cependant signé en 2012. « Je me suis engagé à ne pas aller en justice en échange d'une revalorisation de ma situation et un soutien pour que je puisse reprendre le travail, explique-t-il. Mais ils n'ont pas tenu leur promesse.»

«Il a l'impression d'être un colis encombrant»

Il accuse son employeur de ne pas avoir suivi les recommandations de la médecine du travail qui indiquait qu'il devait travailler en dehors de la Région Paris Rive Gauche, un établissement où sévissent toujours ses harceleurs.

Représentée par Maître Zoé Rival, la SNCF, rétorque : «La SNCF a réagi immédiatement en affectant provisoirement ces agents dans un autre service et en prenant des sanctions. Le préjudice a été reconnu. En mars 2009, une transaction a abouti au versement de 45 000 euros et un accord a été pris pour lui accorder une qualification supérieure. Ensuite, la SNCF n'a eu de cesse de lui faire des propositions pour reprendre le travail mais cela ne satisfait jamais M. Touré. »

Ce dernier secoue la tête. Son avocat explique : « Mon client a demandé à être affecté à la gare de Lyon comme contrôleur, pas à l'accueil des voyageurs. Il a l'impression d'être un colis encombrant que l'on fait exploser pour s'en débarrasser. »

«J'ai vingt-deux ans d'ancienneté et on ne me trouve pas de place»

Le contrôleur « assigné » à résidence fulmine quand cet été il découvre que Ouigo SNCF recrute des contrôleurs et leur propose une formation en quinze jours. « Moi j'ai vingt-deux ans d'ancienneté et on ne me trouve pas de place », s'émeut le cheminot. Maître Rival précise : « La gare de Lyon sur les lignes TGV, ce sont les postes les plus prestigieux et les plus demandés par les agents. » Et elle avertit : « Il risque de croiser à nouveau ses harceleurs de la gare d'Austerlitz. »

A cela s'ajoute une série de revers vécus par l'agent comme autant d'humiliations. Avant la reprise du travail, en janvier 2015, la SNCF lui inflige des tests psychologiques. « Ces tests sont demandés lors d'un recrutement ou en cas d'accident grave », précise Maître Montagnier. Après quatre ans de résistance, il s'y soumettra finalement, avec succès. L'avocate du groupe ferroviaire objecte : « Depuis 2009, il n'a pas exercé ses fonctions, des fonctions dans lesquelles il effectue des tâches liées à la sécurité ferroviaire. Il est nécessaire de vérifier ses aptitudes psychologiques. Tous les contrôleurs doivent le passer. »

Pire, bien qu'il n'ait pas d'affectation, il est poursuivi par le conseil de discipline pour « absence injustifiée ». Mais aucune sanction n'est prononcée.« Je ne me suis pas absenté de mon poste : on ne me donne pas de travail », rectifie l'intéressé.

Son avocat livre son sentiment : « M. Touré n'est pas près de remonter dans un train. La SNCF lui fait payer la médiatisation de son affaire. » Mais le cheminot confiné, qui n'a pas n'a pas perdu en combativité : « Sans tout cela, je devrais être cadre. Il y en a qui ont jeté l'éponge. Moi, je ne lâche pas l'affaire. » Le jugement sera rendu le 16 février prochain.

Par leparisien.fr