Présidentielle américaine : à Philadelphie, la haine en seul partage entre les partisans de Biden et de Trump

 Pendant quatre jours, militants républicains et démocrates se sont empoignés à Philadelphie en attendant le résultat de l'élection présidentielle américaine qui a donné vainqueur, samedi, Joe Biden. Une image des fractures qui divisent aujourd'hui l'Amérique. 
Les hélicoptères tournent tels des frelons menaçants au-dessus du palais des congrès de Philadelphie.
La zone tampon qui sépare les deux camps depuis jeudi s'est encore élargie. Pas question qu'ils se rapprochent les uns des autres. L'Amérique a déployé les grands moyens. Elle n'aime pas le ­désordre. Elle n'a pas tort. Depuis la guerre de Sécession, le pays n'a jamais subi de tels soubresauts en pleine période électorale. Joe Biden a été donné vainqueur samedi à la mi-journée et les trumpistes ont immédiatement accusé la presse de l'avoir désigné comme le nouveau président des États-Unis d'Amérique alors que, selon eux, rien n'est encore joué. "Il n'a pas gagné, lâche Jacob, 22 ans, venu spécialement de Pittsburgh. Biden a volé le scrutin. Il ne sera jamais notre président. D'ailleurs, Trump ne le reconnaît pas."

La ligne de fracture est là. Sale et méchante. Elle se tord pour mieux se tendre, elle coupe, elle blesse. Elle s'exprime encore par des mots, des phrases, des cris ou de la musique, en morceaux choisis et significatifs. Elle ne tue pas encore. Mais pour combien de temps?

Deux adversaires se font face, deux visions du monde

"Vous n'êtes même pas d'ici ! Moi, je suis un vrai Philly Boy [gars de Philadelphie], j'ai voté Biden, vous avez perdu, dégagez !" Gary est hors de lui. L'étudiant, tout juste diplômé en management, invective la jeune femme qui se tient de l'autre côté des barrières installées très vite jeudi matin afin de séparer les deux camps. Tous deux sont blancs. Elle refuse de donner son prénom. Appelons-la "Satan", comme l'inscription sur son tee-shirt.

Pour agacer ceux d'en face, elle crie à intervalles réguliers dans le mégaphone qu'elle tient à la main. Elle est petite, brune, dure et jolie, cheveux longs bouclés et visage lourdement maquillé. ­Tandis que Gary se dresse sur son vélo comme pour la dominer, voire ­l'intimider, Satan se tient là immobile comme une statue de plomb, le regard fou et fixe, et répète en boucle : "Hussein Obama, Hussein Obama, Hussein Obama…"

En arrière-plan, une sono balance tous les standards rock'n'roll dont les deux côtés raffolent et qui donnent une impression de fête géante. Deux adversaires se font face, deux visions du monde. Peu de place pour la réconciliation et beaucoup de haine. L'élection du 46e président des États-Unis d'Amérique est un crève-cœur. Ici, tous l'évoquent avec passion, émotion et parfois avec des pleurs. Ici, tous sont en souffrance.

"Laissez-nous voir les bulletins de vote! "

"Je suis tellement heureuse, si soulagée", raconte Cynthia, 42 ans. Il faut dire que l'enjeu était énorme. L'État représentait 20 grands électeurs, et les derniers décomptes de voix semblaient indiquer samedi matin encore qu'ils tomberaient dans l'escarcelle de Biden. C'est chose faite. La question est de savoir si les supporters du président sortant accepteront la défaite.


Vidéo: Appel à la patience chez Biden, bruit et fureur chez Trump : tout n'est pas joué aux États-Unis (Dailymotion)

À voir leur visage en colère et à entendre leurs premiers commentaires, il est peu probable que la pilule passe aussi facilement. D'autant que, dès jeudi, ils avaient répondu à l'appel de leur chef et commencé à camper dans la ville de Rocky Balboa, devant le palais des congrès où sont dépouillés les bulletins par correspondance, afin de protester mais surtout d'être autorisés à pénétrer dans les lieux pour vérifier le décompte des voix de cette présidentielle historique. Cela fait des semaines que les avocats du camp républicain assaillent les tribunaux à l'affût de la moindre faille juridique dans le système électoral local. Comme l'avait annoncé Donald Trump, le marathon de la contestation légale a commencé.

La violence verbale est immédiate

Très vite, des policiers ont divisé cette portion du 1101 Arch Street au niveau de la 12e rue. D'un côté les supporters de Trump, de l'autre ceux de Biden. La colère face à la joie. Ce matin-là, les trumpistes ont la tête des mauvais jours. Ils sont inquiets, nerveux et très en colère. Le mot "fraude" est brandi en étendard des deux côtés. "Qu'est-ce que Philly a à cacher?" "Laissez-nous voir les bulletins de vote!" Autant de slogans du côté républicain qui affichent une méfiance totale envers le décompte électoral en cours.

Chez les démocrates, on appelle l'adversaire à "se soumettre à la démocratie", on serine de "compter chaque voix", et on prévient : "Trump et Pence peuvent aller se faire voir ailleurs." Andrea, soutien de Trump de 51 ans, employée dans le système de santé mais pourtant sans masque, tente péniblement de discuter avec une femme qui tient un mégaphone. Elle est blanche, l'autre est noire. La discussion est sans issue. "Je n'ai rien à vous dire, rétorque la jeune femme à Andrea. Vous êtes devenue hors sujet." ­Andrea recule, les larmes aux yeux, le degré du mépris de l'une est à la hauteur de l'humiliation ressentie par l'autre.

Plus loin, deux personnes s'affrontent aussi, hurlent leurs différences. Ils sont noirs, un homme, une femme. Lui soutient Trump, elle penche pour le mouvement Black Lives Matter. "Obama, Obama, tu n'as que ce nom à la bouche, mais qu'est-ce qu'il a fait pour la communauté noire? interroge l'homme avec fureur. Tu singes les Blancs, tu es encore une esclave, tu ne t'en rends même pas compte." Les fractures sont multiples et se diffusent comme les racines d'un arbre rongé par le mal.

Des tonnes de munitions, des Beretta, un fusil…

Chacun son uniforme. Polo Fred Perry noir aux liserés jaunes pour le "Proud Boy" et chemise hawaïenne dissimulée sous un blouson en cuir pour le "Boogaloo Boy". Ils viennent respectivement de New York et du New Jersey, comme pratiquement tous les sympathisants du président sortant présents ce jeudi à Philadelphie. L'un est sobre, l'autre pas.

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Nos institutions sont solides, il y a des choses qu'on ne fait pas chez nous

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Les deux gars appartiennent à des groupuscules d'extrême droite qui ont fait surface depuis 2016. Lors du premier débat télévisé entre les deux candidats, Donald Trump avait demandé aux Proud Boys de "se tenir prêts". Alors, Proud Boy, qui décline à peu près une dizaine d'identités bidon, est bien là. Une femme noire l'apostrophe. Chacun sait à quel monde il appartient. La violence verbale est immédiate. Proud Boy finit par lâcher : "Je ne suis pas un enfant, encore moins le vôtre, que Dieu m'en préserve", crache-t-il avec rage et dégoût tandis qu'elle le filme avec son portable.

La haine en pleine lumière, les armes à la tombée de la nuit. Les hélicoptères s'affolent. Un ­Hummer argenté en provenance de Virginia Beach est à l'approche. Le FBI de Norfolk a reçu le tuyau et passé l'info. À bord, deux hommes et une femme. Des tonnes de ­munitions, des Beretta, un fusil. Des stickers de la mouvance QAnon, qui prône moult théories du complot, collés au pare-brise.

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C'est ce genre d'incidents que redoutent les autorités. L'officier de police McNeal, 61 ans, de l'unité des affaires civiles de la municipalité de Philadelphie, affiche pourtant une certaine sérénité. "Pas de problème jusqu'ici, dit-il avec un sourire tranquille. On sait faire, on a l'habitude. Nos institutions sont solides, il y a des choses qu'on ne fait pas chez nous." Mais si Trump franchissait la ligne rouge? "Ça n'arrivera jamais, martèle McNeal, à trois reprises. Je vous le dis, il y a des choses qui ne se font pas chez nous. J'ai foi en la démocratie américaine." À quelques encablures du centre, John, qui affiche un tee-shirt de l'équipe des Patriots, attend de ficher le camp. Il repère une factrice qui distribue le courrier à ses habitués et s'insurge : "Non mais regardez-la, elle a les mains pleines de bulletins de vote. Et cette élection ne serait pas volée? Cette histoire n'est pas finie."

Karen Lajon

Par  leJDD.fr