Reconfinement : les travailleuses du sexe «à bout de souffle»

 Une marche pour les droits des travailleurs du sexe à Paris, en 2017. 
Alors que les travailleuses et travailleurs du sexe n'avaient toujours pas retrouvé leur activité d'avant-crise, le reconfinement vient à nouveau précariser la communauté. Les associations réclament notamment la création d'un fonds d'urgence depuis plusieurs mois.

«J’ai pleuré en apprenant le reconfinement. On va mourir de faim.» Shaynez est escort en région parisienne. Depuis mars, ses revenus ont été divisés par deux : «Je suis obligée d’emprunter à ma mère pour pouvoir payer mon loyer», poursuit la jeune femme de 27 ans.

A l’image de Shaynez, travailleuses et travailleurs du sexe (TDS) sont pour beaucoup dans des situations de précarité extrême depuis le premier confinement. Ce lundi, plus d’une vingtaine d’associations communautaires ont signé un communiqué publié par la Fédération parapluie rouge. Dans ces lignes, elles appellent l’Etat à venir en aide aux TDS et dénoncent notamment la réaction du gouvernement qui, malgré leurs alertes, «n’aura rien appris de l’expérience du précédent confinement». Les demandes sont claires : création d’un fonds d’urgence pour compenser la perte de revenus, soutien financier aux associations, régularisation des TDS sans-papiers et moratoire sur les amendes, la pénalisation des clients et les arrêtés anti-prostitution.

Lundi soir, contre toute attente, une première case a été cochée. L’amendement de Raphaël Gérard, député LREM de Charente-Maritime, a été adopté dans le cadre du Projet de loi de finances pour 2021. Il vise à augmenter le soutien financier aux associations de santé communautaire qui accompagnent les TDS. En théorie, 90 000 euros leur seront alloués à partir de janvier. Contacté par Libération, Raphaël Gérard estime qu’il s’agit d’une «goutte d’eau», mais espère malgré tout que «l’urgence de la situation» va être prise en compte.

«C’est une nouvelle incroyable symboliquement !, s’exclame Eva Vocz, coordinatrice de la Fédération parapluie rouge. Ça va aider les assos à faire leur travail, c’est positif. Mais ce n’est pas suffisant pour aider toutes les TDS, on a besoin d’un fonds d’urgence.»

Seule solution : les cagnottes

Lors du premier confinement, les TDS s’étaient déjà retrouvées dans des situations de détresse financière extrême. Contraintes de cesser toute activité, elles n’avaient pourtant bénéficié d’aucune aide de l’Etat, comme le rapporte le communiqué : «Nos associations ont dû faire appel à la générosité du public, ayant reçu une fin de non-recevoir à nos demandes de la part de Marlène Schiappa.»

Le 1er avril, 17 députés avaient même écrit à Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat chargée de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations. Les élus, en plus de l’alerter sur la situation, demandaient que des mesures soient prises pour protéger les TDS, en leur apportant aides financières et matérielles. Sans succès. «Pour s’en sortir financièrement, la seule solution c’était les cagnottes», commente Cybèle Lespérance, secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel (Strass). 

«On est à bout de souffle»

Face à l’absence de soutien de l’Etat, les associations communautaires se sont auto-organisées. Acceptess-T, Cabiria, Grisélidis… Plusieurs ont créé des cagnottes en ligne au printemps, le Strass récoltant même jusqu’à 66 000 euros. Les fonds de ces différentes collectes ont permis de venir en aide à de nombreuses TDS : colis alimentaires, aides pour payer le loyer, distribution de masques et de gels hydroalcooliques, etc. Sans ça, Shaynez n’aurait pas pu s’en sortir. Elle a reçu de la nourriture et une aide financière du Strass, mais aussi plusieurs centaines d’euros grâce à la cagnotte de l’instagrammeuse Ta Pote Pute. «Je n’ai pas du tout travaillé entre mars et juin, j’avais très peur du virus. Là, je pense essayer de bosser un peu quand même, sinon ça va être trop difficile…», soupire Shaynez.

Certains, comme Cybèle Lespérance, peuvent compter sur le fonds de solidarité grâce à leur statut de micro-entrepreneur : «Mais beaucoup ne sont pas déclarées ou ne savent pas qu’elles peuvent le faire. Nous ne sommes pas informées sur nos droits.» Une conséquence directe de la stigmatisation de cette communauté, qui frappe particulièrement les minorités : «On est à bout de souffle, surtout les personnes trans, racisées, ou celles qui travaillent dehors», soupire Amar Protesta, escort de 29 ans.

Violences et négociations

La situation actuelle est le résultat d’un cumul de multiples facteurs : premier confinement qui a stoppé l’activité, reprise en demi-teinte en mai, puis le couvre-feu et pour finir un nouveau confinement. «On pensait qu’on allait cartonner au déconfinement, mais finalement beaucoup moins de gens viennent nous voir. Je n’arrive pas à récupérer mon chiffre d’affaires d’avant la crise», s’alarme Shaynez. 

D’autant plus que, pour celles qui continuent à travailler pour survivre financièrement, la raréfaction des clients engendre une augmentation des agressions. Sur la plateforme Jasmine, qui recense les violences envers les TDS, les signalements sont d’ailleurs plus nombreux. Habituées à trier les demandes, nombre d’entre elles sont moins regardantes tant elles manquent d’argent. Alors que les tarifs baissent : «Les clients savent qu’on n’a plus de réserves et en profitent pour négocier, on finit par accepter pour finir le mois», explique Cybèle Lespérance.

«Il y a eu des suicides»

Jusque-là, les TDS ont pu compter sur le soutien des associations. Mais leurs membres sont épuisés, et l’absence de financements de l’Etat ne leur permet pas de mobiliser plus de forces. L’amendement adopté ce lundi est une avancée, mais difficile d’imaginer attendre janvier pour recevoir cette somme au vu de la situation : «Les assos sont à bout : on est en sous-effectif, on ne s’en sort pas… Il y a eu des suicides et on se sent démunis», déplore Eva Vocz. Surtout que pour ce reconfinement, comme lors du premier, le gouvernement ne semble pas prêt à débloquer des fonds afin d’accompagner les TDS directement face à la perte de revenus.

Depuis la loi de 2016 sur le système prostitutionnel, la France a clairement pris le virage abolitionniste. Mais pour Raphaël Gérard, le sujet n’est pas là. Le député estime qu’il est urgent d’agir, en sortant des débats idéologiques : «Il faut sauver ces personnes de la misère, et sans doute dans certains cas de la mort.» 

Eva Vocz, de son côté, croise les doigts pour qu’une prise de conscience éveille l’opinion publique et les politiques : «Ce reconfinement va achever les TDS. Peu importe l’idéologie, je pense que personne n’accepterait qu’une partie de la population décède dans ces conditions.»

 Cassandre Leray

Par LIBERATION