Coronavirus : Pourquoi la France a-t-elle acheté (précisément) 200 millions de doses de vaccin ?

  
Lancement quasi imminent. D’ici à un petit mois, la France démarrera son plan de vaccination contre le Covid-19. Grâce aux commandes prises au niveau européen, elle « disposera d’un potentiel de 200 millions de doses, ce qui permettra de vacciner 100 millions de personnes, puisque le vaccin nécessite à ce jour deux injections » administrées à quelques semaines d’intervalle, a affirmé le Premier ministre ce jeudi, durant sa présentation de la stratégie vaccinale dans l’Hexagone.

Prévoir large pour être approvisionné après autorisation de mise sur le marché

200 millions de doses, divisés par deux injections, moins 67 millions d’habitants : pas besoin d’être un génie en maths pour voir que la France a prévu très large en commandant potentiellement 66 millions de doses de vaccins de trop. Des chiffres qui interrogent d’autant plus que plus la vaccination contre le coronavirus approche, moins les Français semblent vouloir se faire vacciner : seule la moitié d’entre eux a l’intention de le faire, selon des chiffres officiels dévoilés ce vendredi par Santé publique France. « En novembre 2020, seule la moitié des personnes interrogées (53 %) répondait vouloir certainement ou probablement se faire vacciner contre le Covid-19 *. Ce résultat est en baisse par rapport au mois de juillet, quand 64 % disaient avoir l’intention de le faire », indique l’agence sanitaire dans son point hebdomadaire.

Alors pourquoi la France a-t-elle acheté 200 millions de doses ? L’achat et la répartition ont été organisés au niveau européen. « Les prix sont les mêmes pour tous » et elles seront livrées en même temps dans tous les pays de l’Union européenne, a précisé Jean Castex. La répartition se fera « au prorata de la population de chaque pays, soit environ 15 % pour la France », a-t-il précisé.

Pour l’heure, il ne s’agit que de précommandes. L’Etat a donc vu large pour se laisser une marge au gré des autorisations qui seront accordées aux différents vaccins. L’Agence européenne du médicament (EMA) examine les demandes d’autorisation de mise sur le marché déposées par Pfizer en association avec la firme allemande BioNTech, dont le vaccin vient d’être autorisé au Royaume-Uni, et par Moderna. Il s’agit donc d’éviter de se retrouver avec un stock trop faible de vaccins, quitte à se retrouver avec un surplus sur les bras, comme ce fut le cas en 2009 lors de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1. La ministre de la Santé de l’époque, Roselyne Bachelot, avait commandé 94 millions de doses et s’était retrouvée avec un large stock inutilisé.

Prévoir large pour éviter le fiasco des masques de la première vague

« Manque d’anticipation », « amateurisme », gestion « catastrophique » de la crise sanitaire. Depuis le début de la première vague au printemps dernier, le gouvernement a essuyé une tempête de critiques. Le péché originel ayant été de ne pas avoir empêché la pénurie de masques et su dire que faute d’un stock suffisant, ils devaient être réservés aux soignants. A charge ensuite pour la population de se fabriquer des masques maison ou d’acheter des masques grand public. Alors, aujourd’hui, mieux vaut trop que pas assez. Pas question pour le gouvernement de cumuler d’autres fautes de com' et erreurs de gestion. D’autant que vacciner largement la population est l’un des principaux moyens d’éviter des vagues épidémiques successives. Pour y parvenir, l’exécutif a fait le choix de rendre la vaccination anti-Covid gratuite : 1,5 milliard d’euros sont inscrits dans le budget de la Sécurité sociale pour 2021 pour cela. « Et évidemment, et c’est un autre atout des négociations conduites au niveau européen, nous ne paierons à la fin que ce qui nous sera effectivement livré », a souligné le Premier ministre.

Et la nature même des vaccins anti-Covid représente un sacré défi logistique pour assurer en toute sécurité leur transport et leur conservation. Le vaccin à ARN messager de Pfizer-BioNTech, qui devrait être le premier à être disponible sur le marché, requiert une conservation à -70 °C. « Nous avons conçu un contenant thermique spécifique, utilisant de la glace sèche, pour maintenir tout au long du transport et sur le site de vaccination les conditions de stockage recommandées », indique Pfizer. Après livraison, ces vaccins devront être stockés dans des super congélateurs spéciaux, dont la demande mondiale s’est envolée ces dernières semaines. La France en a commandé une cinquantaine. Et après cette étape ? « Il est souhaitable que le généraliste soit au cœur du dispositif, et en particulier le médecin traitant, a précisé Jean Castex. Chacun doit pouvoir se faire vacciner par un professionnel de santé à côté de chez lui qu’il connaît et en qui il a confiance ». Mais chaque généraliste ne disposera pas d’un super congélateur ! Des pertes liées aux conditions spécifiques de stockage pourraient se produire, et doivent donc être anticipées (on en revient aux dizaines de millions de doses en trop). Le duo américano-allemand assure toutefois que son vaccin, une fois sorti de son conditionnement puis du super congélateur, pourra être conservé cinq jours dans un réfrigérateur normal.

La logistique devrait être plus simple pour le vaccin de Moderna, qui devrait lui aussi recevoir prochainement son autorisation de mise sur le marché européen et français. Il peut être stocké six mois à – 20 °C, dans des congélateurs classiques, et peut se conserver un mois au réfrigérateur. Il serait même stable une douzaine d’heures à température ambiante.

Prévoir large pour vacciner une deuxième fois ?

Si le plan français prévoit d’injecter le vaccin en priorité aux résidents d’Ehpad, aux professionnels de santé puis aux patients souffrant de comorbidités avant de concerner le grand public, combien de temps durera l’immunité induite par les deux injections ? D’après les premiers éléments communiqués par Moderna, son vaccin confère une immunité d’au moins trois mois : il a produit des anticorps persistant 90 jours après la vaccination, selon l’étude de 34 participants du début des essais cliniques, publiée jeudi dans la revue médicale New England Journal of Medicine. Cela signifie-t-il qu’il faudra se faire vacciner deux, trois, voire quatre fois par an contre le Covid ? Soit quatre, six, voire huit injections par personne au total ? Heureusement non : la durée de protection est sans doute plus longue, mais il s’agit des premières données sur une période de plusieurs mois, validées indépendamment par une revue scientifique. Les participants seront suivis sur treize mois pour vérifier la protection à plus long terme, indiquent les auteurs.

En France, la plateforme Covireivac de l’Inserm va démarrer dans les prochaines semaines des essais cliniques sur trois vaccins : Astra Zeneca, Janssen et Moderna. « Même si des vaccins sont autorisés dans les prochains mois, il est impératif de poursuivre les essais afin d’approfondir les connaissances, notamment sur la durée de la protection et la qualité de la réponse immunitaire », insiste l’Inserm. Pour l’heure, « la durée de protection est liée au délai que l’on a depuis la mise en place des essais cliniques, qui ont démarré fin juillet pour Moderna et Pfizer, rappelle le Pr Odile Launay, coordinatrice de Covireivac, professeure en maladies infectieuses et tropicales à l’Université de Paris et coordinatrice du CIC Cochin-Pasteur. On a pour l’instant des données limitées dans le temps ». Covireivac va étudier le vaccin de Moderna, « sur lequel nous allons mener des essais pour évaluer de façon plus fine la réponse immunitaire », ajoute le Pr Launay.

Mais les anticorps ne sont qu’une composante de la réponse immunitaire. Il y a également la mémoire immunitaire logée dans les cellules, avec les lymphocytes B (mémoire immunitaire, production des anticorps) et T (qui tuent les cellules infectées). L’Américain Anthony Fauci, directeur de l’Institut des maladies infectieuses, a déclaré dans un récent entretien qu’il était « certain » que la mémoire immunitaire créée par le vaccin durerait un certain temps. Mais « on ne sait pas si ce sera un, deux, trois ou cinq ans, on ne sait pas », a-t-il indiqué. D’ici là, on saura si la France, avec 200 millions de doses, a prévu (trop) large, ou pas assez.

Par 20minutes.fr