Covid-19 : l'OMS accusée d'avoir conspiré avec l'Italie pour supprimer un rapport accablant

 Dans une unité de soins intensifs d'un hôpital de Brescia, une des villes d'Italie les plus touchées par l'épidémie de coronavirus, le 17 mars. 
Selon les informations du «Guardian» et du «Financial Times», ce document révélait notamment que le plan de crise italien en cas de pandémie n'avait pas été mis à jour depuis 2006.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est accusée d’avoir «conspiré» avec le ministère italien de la Santé pour retirer de son site un rapport révélant la mauvaise gestion de l’épidémie de Covid-19 en Italie lors de la première vague, selon le Guardian et le Financial Times. Ce rapport «accablant», publié le 13 mai sur le site de l’OMS, avant d’être supprimé le lendemain sans explications, a été réalisé par le scientifique de l’OMS Francesco Zambon appuyé par dix autres collègues européens. En analysant la gestion épidémique du premier pays européen durement frappé par la première vague, il avait pour but de fournir des informations aux Etats qui n’avaient pas encore été touchés.

Le texte intitulé «Un challenge sans précédent : la première réponse italienne au Covid-19» montre que le pays n’était pas préparé. Le document révèle notamment que le plan italien de crise en cas de pandémie n’avait pas été mis à jour depuis 2006. La conséquence ? La réponse initiale des hôpitaux était «improvisée, chaotique et créative» alors qu’il a fallu un certain temps pour que soient actées les premières directives officielles.

Le document aurait été retiré du site à la demande de Ranieri Guerra, directeur général adjoint de l’OMS pour les initiatives stratégiques et ancien directeur général de la santé préventive au ministère italien de la Santé entre 2014 et 2017. Il était donc «responsable de la mise à jour du plan de crise en cas de pandémie». Ranieri Guerra fait également partie des scientifiques du groupe de travail Covid-19 du gouvernement italien.

«Inexactitudes et incohérences»

Ce plan de crise est au cœur des investigations menées en Lombardie, la région la plus touchée par la première vague, sur une possible négligence des autorités. Les enquêteurs s’appuient également sur un rapport réalisé après la première vague par un ancien général de l’armée à la retraite, Pier Paolo Lunelli, où il conclut que près de 10 000 morts liés au Covid-19 pourraient être imputables à l’absence de protocoles suffisants pour lutter contre la pandémie. «Si les procureurs de Bergame constatent que l’Italie n’a pas mis à jour son plan de lutte contre la pandémie, tous les ministres de la Santé et Premiers ministres depuis 2013 risquent d’être jugés», note le Guardian.

Toujours selon le quotidien, seul Ranieri Guerra a été entendu par les procureurs. L’OMS aurait «insisté» pour que Francesco Zambon et les autres chercheurs impliqués dans la rédaction du rapport soient dispensés de témoigner. Le scientifique de l’OMS assure pourtant qu’il y était prêt mais qu’on le lui a déconseillé. Il soutient aussi avoir été menacé de licenciement par Ranieri Guerra s’il ne modifiait pas la partie du texte faisant référence au plan obsolète. Malgré ses signalements, aucune enquête interne n’a été menée selon lui. «Pour préserver son objectivité et son indépendance, l’OMS ne s’implique normalement pas dans les questions juridiques au niveau national», a déclaré l’OMS au Financial Times.

Dans un communiqué envoyé la semaine dernière, l’organisation justifie la suppression du texte par la présence «d’inexactitudes et d’incohérences». Ce que le chercheur Francesco Zambon conteste auprès du Financial Times : «Jamais en neuf mois on ne m’a dit que ce rapport contenait des inexactitudes et des incohérences.» Il rappelle que pour le moindre petit article publié sur le site de l'OMS, plusieurs approbations sont nécessaires.

«Pacte conclu avec le ministère italien de la Santé»

Un mois avant la publication, Francesco Zambon avait envoyé un aperçu des résultats à Ranieri Guerra qui l’avait ensuite partagé au ministre de la Santé, Roberto Speranza. Le Guardian affirme avoir eu accès à des mails envoyés à Francesco Zambon par Ranieri Guerra et le directeur de l’OMS Europe, Hans Kluge, qui semblent «refléter un pacte conclu avec le ministère italien de la Santé pour garder le rapport secret».

Le ministère de la Santé italien nie, lui, toute implication. Le rapport «n’a jamais été envoyé au ministre de la Santé, qui ne l’a donc jamais examiné ni commenté», a-t-il déclaré dans un communiqué cité par le Guardian. Francesco Zambon affirme avoir tenté d’alerter en vain de hauts fonctionnaires sur les conséquences du blocage de ce rapport. Les informations qu'il contenait auraient, selon lui, pu sauver des vies dans des pays en retard sur la courbe épidémique. L’Italie a totalisé samedi le plus grand nombre de morts du nouveau coronavirus en Europe depuis le début de l’épidémie - soit 64 036 -, prenant la place du Royaume-Uni.

Par LIBERATION