Ouganda: Bobi Wine, l'opposant qui n'a pas peur de défier Yoweri Museveni

 Le musicien et opposant politique ougandais Bobi Wine s'adresse à ses militants depuis le toit d'une voiture 
La campagne électorale en Ouganda a débuté sur fond de tensions entre le Président Yoweri Museveni et son principal adversaire Bobi Wine. Une star de la chanson devenue au fil des ans un vrai problème pour le pouvoir du numéro un ougandais. Analyse pour Sputnik du chercheur et journaliste Patrick Mbeko.

La campagne électorale en prévision de la présidentielle du 14 janvier 2021 en Ouganda a commencé sur fond de vives tensions entre le gouvernement du Président Yoweri Museveni et l’opposant Bobi Wine. L’arrestation de ce politicien de 38 ans il y a environ deux semaines avait déclenché une vague de protestations au cours de laquelle au moins 37 personnes avaient été tuées dans le pays.

Relâché tout en étant inculpé pour «actes susceptibles de propager une maladie infectieuse» et infractions aux «règles sur le Covid-19», Bobi Wine a promis de poursuivre la lutte contre le Président Museveni qui briguera son sixième mandat en 2021.

De la pop music au Parlement

Bobi Wine, de son vrai nom Robert Kyagulanyi Ssentamu, est né le 12 février 1982 à l'hôpital de Nkozi, où travaillait sa défunte mère. Il a grandi dans le bidonville de Kamwookya, au nord-est de Kampala, la capitale de l’Ouganda. Choriste dans une église, il intègre l’université de Makerere où il étudie la musique et le théâtre avant de se lancer dans la musique au début des années 2000. Il connaît un succès retentissant et devient l’un des artistes les plus célèbres de l’Ouganda, ce qui lui vaut le surnom de «Ghetto President», pour avoir chanté sur le fait de grandir dans un bidonville.

Chanteur flamboyant, il se mue avec le temps en défenseur de l’Ougandais ordinaire, devenant le symbole de la lutte contre les injustices sociales. Ses chansons portent sur les nombreux problèmes auxquels est confrontée la jeune population ougandaise. En avril 2017, Bobi Wine s’invite en politique et se fait élire député dans la circonscription du comté de Kyadondo Est en battant les candidats du parti de Museveni (National Resistance Mouvement, NRM) et de la principale formation d’opposition (Forum pour le changement démocratique, FDC).

«Ennemi de la prospérité» de l’Ouganda

Dès qu’il a rejoint le Parlement en 2017, Bobi Wine est rapidement devenu un critique éminent du Président Yoweri Museveni. Depuis, il est constamment dans le collimateur du pouvoir ougandais. Plus de 120 de ses concerts en 2017 ont été annulés par les forces de sécurité qui n’ont pas hésité à utiliser des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour disperser ses rassemblements. Tous ses faits et gestes sont scrutés à la loupe. Un projet de loi sur la censure, aussi appelé «loi anti-Bobi Wine», démontre à quel point le jeune politicien constitue une menace aux yeux des autorités.

La législation impose diverses restrictions aux artistes et aux cinéastes, notamment en les obligeant à demander l’approbation du gouvernement pour les paroles de leurs chansons et pour les moments où ils souhaitent se produire à l’étranger. Il ne peut tourner un clip ni se rendre à l’étranger pour se produire car les autorités ougandaises ne lui octroient pas le sésame nécessaire.
Torturé, battu, sa maison ciblée par une attaque à la bombe, Bobi Wine est devenu la bête noire de son gouvernement. Dans une interview accordée à la BBC, le Président Museveni n’a pas hésité à le qualifier d’«ennemi de la prospérité de l’Ouganda». Ce qui n’a pas pour autant empêché le chanteur-député de continuer à militer contre le pouvoir ougandais.

David contre Goliath

À 76 ans, «M7» (le surnom de Yoweri Museveni) est le seul Président que la plupart des Ougandais connaissent, dans un pays où un habitant sur deux a moins de 16 ans. Quand il est arrivé au pouvoir en 1986, à la faveur d’une guerre civile qui avait complètement détruit l’Ouganda, Boni Wine n’avait que 4 ans. Jusqu’à l’arrivée du jeune homme dans l’arène politique ougandaise en 2017, pas grand-monde n’avait réussi jusque-là à inquiéter l’homme fort de Kampala, qui règne sur le pays depuis maintenant près de 34 ans. Dans cette optique, l’irruption de Bobi Wine dans le ring politique face au Président a constitué un sérieux problème pour le régime.

Les principaux atouts du jeune politicien, ce sont d’abord sa notoriété et son succès auprès la population ougandaise, mais aussi et surtout sa fougue et son âge. Wine pourrait être le petit-fils de Museveni. En Afrique subsaharienne en général, et dans les Grands Lacs en particulier, on n’avait jamais vu cela auparavant. C’est un combat de David contre Goliath qui place le pouvoir ougandais dans une position délicate. En mobilisant les moyens de l’État pour écraser le jeune opposant, qui n’a que son courage et sa volonté de changement à offrir, le régime a, d’une certaine manière, donné l’impression de le craindre.

En moins de quatre ans, Bobi Wine est devenu une véritable épine dans le pied de Museveni. Soutenu par une jeunesse ougandaise désœuvrée et avide de changement qui représente les trois quarts de la population, il peut aussi compter sur le soutien d’une partie de l’opposition depuis le désistement de celui qui fut jusqu’à tout récemment le principal opposant au Président Museveni, le docteur Kizza Besigye.

En outre, le «Président du ghetto» est devenu, contre toute attente, le principal opposant au Président Museveni. Un exploit auquel peu de monde, parmi les observateurs avertis de la question ougandaise, pouvait s’attendre. Même s’il n’a pas les moyens d’ébranler, du moins pour le moment, l’édifice sur lequel repose l’autorité de Yoweri Museveni, le simple fait de l’avoir défié à la face du monde est une victoire en soi. Symbolique certes, mais assez conséquente pour faire bouger les lignes et susciter une certaine inquiétude au niveau du pouvoir ougandais...

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Par sputniknews.com