Vaccin contre le Covid-19 : l'inquiétude des médecins suite à la mise au point de Pfizer sur la "sixième dose"

  
Les médecins pensaient avoir trouvé un moyen d’augmenter de 20% le nombre de doses, en parvenant à extraire 6 doses de vaccin par flacon. Mais Pfizer vient de doucher leurs espoirs.

Le bénéfice de la 6e dose du vaccin Pfizer BioNtech n’aura pas duré longtemps. A l’arrivée des doses, de nombreux médecins se sont rendu compte qu’il pouvaient extraire non pas 5 doses comme prévu, mais 6 doses de chaque flacon, permettant ainsi une augmentation de la capacité vaccinale de 20%. Une pratique qui a été validée par l’Agence européenne du médicament.

Sauf que les commandes passées par l’Union européenne sont établies en nombre de doses et non pas en nombre de flacons. Face à cette pratique, Pfizer a décidé d’adapter ses livraisons : “Pfizer a diminué d'un sixième le nombre de flacons livrés : lorsqu'il en fournissait 20 pour 100 doses, ce sera cette fois 16,6 flacons qui seront envoyés, a expliqué à APM News une porte-parole de la Direction Générale de la Santé, qui tient à rassurer : "cette diminution n'est pas un problème parce que les commandes sont passées en nombre de doses, qui reste inchangé”.

“On n’aura plus de marge d’erreur !”

Une décision qui suscite la colère de nombreux médecins : “Ca change tout ! Tous les calculs étaient fait sur cinq doses par flacon. La sixième, c’était du ‘bonus’. Si on ne veut pas perdre jusqu’à 20% de capacité de vaccination, il va falloir à tout prix réussir cette sixième dose, dans 100% des cas. On n’aura plus de marge d’erreur !”, tonne le docteur Jérôme Marty.

La sixième dose, qui n’était jusque là pas prévue dans les programmes de vaccination, permettait, lorsqu’elle parvenait à être extraite, de vacciner des personnes à la dernière minute. L’AP-HP a par exemple mis en ligne une plateforme permettant à des soignants non-prioritaires de s’inscrire pour être vacciné à la dernière minute en cas de sixième dose, comme l’indiquait l’infectiologue Nathan Peiffer-Smadja.

Des soignants non-prioritaires vaccinés grâce à la 6e dose extraite.
Des soignants non-prioritaires vaccinés grâce à la 6e dose extraite.

Ca risque de “faire perdre des doses”

“On n’arrive pas à tous les coups à prélever la 6e dose”, remarque Jérôme Marty, qui craint que la décision de Pfizer ne mette “la pression sur les équipes vaccinales, qui vont se sentir obligées de réussir à prélever cette 6e dose, alors que cela demande une manipulation précise et du matériel particulier, qui n’est pas toujours fourni aux médecins” dénonce le président du syndicat UFML.

Sa crainte : que le calcul de 6 doses par flacon de Pfizer ne “fasse perdre des doses” et conduisent à ce que l’on puisse “faire moins d’injections que prévues à cause des manipulations et du matériel”.

“La 6e dose n’est prélevée que dans un flacon sur trois”

Clarisse-Audigier Valette, pneumo-cancérologue au centre hospitalier Toulon (Var), nous explique que, selon les données qui lui sont remontées dans son secteur, “la 6e dose n’est prélevée que dans un flacon sur trois environ”.

A titre d’exemple, si sur une commande de 12 000 doses, soit 2 000 flacons les vaccinateurs n’arrivent à faire aucune 6e dose, seules 10 000 personnes peuvent être vaccinées sur les 1200 prévues. Si les 6e doses ne sont constituées que dans un flacon sur trois, alors environ 10 667 personnes pourront être vaccinées sur les 12 000 prévues.

“Sans matériel adapté, vous n’êtes pas sûr d’avoir la 6e dose”

Interrogée par APM News, la DGS reconnaît que l'utilisation de cette sixième dose "nécessite du matériel adapté” : une seringue et une aiguille avec un volume mort total de moins de 35 µl. “L’idéal, ce sont des seringues serties (ndlr : non détachables) à espace mort réduit et équipées d’aiguilles de 25mm”, nous explique Laurent Fignon, gériatre à l’hôpital de Cannes.

“Sans ce matériel, vous n’êtes pas sûr d’avoir cette 6e dose, et vous faites comme vous pouvez : attendre que le produit sur les parois du flacon retombe pour pouvoir constituer une dose. Vous pouvez aussi faire du ‘pooling’...”, c’est-à-dire prendre le contenu restant de deux flacons, du même lot et ouvert en même temps, pour constituer une dose, ajoute le médecin, également membre du Collectif du côté de la Science, mais Pfizer l’interdit dans sa notice.

Les craintes autour du matériel adapté disponible

Ce que regrette le médecin, c’est que la décision de l’Agence européenne du médicament, qui a permis d’autoriser cette 6e dose, et donc incité Pfizer à adapter ses livraisons “a été prise sans que l’on vérifie si le matériel nécessaire était disponible en grande quantité. Car le problème, c’est qu’aujourd’hui, ce matériel adapté à la 6e dose, on ne l’a pas, et on a des doutes sur le fait que l’Etat en ait en stock à nous fournir”, s’inquiète Laurent Fignon, qui a participé à la vaccination dans un EHPAD de Cannes.

“On n’a pas la possibilité de commander nous-même le matériel”, nous explique Clarisse Audigier-Valette, pneumo-cancérologue au centre hospitalier Toulon (Var). “C’est Santé Publique France qui le fournit et il varie d’un établissement à l’autre. La seule chose qu’on peut faire, c’est piocher dans nos stocks pour avoir le bon matériel, mais ce n’est pas possible à long terme”, poursuit-elle.

De nombreux médecins dénoncent un problème de matériel pour prélever la 6e dose du vaccin.
De nombreux médecins dénoncent un problème de matériel pour prélever la 6e dose du vaccin.

“On a connu l’opacité sur les stocks des masques. Maintenant, le gouvernement doit être totalement transparent sur les stocks des aiguilles et des seringues”, réclame Jérôme Marty, président du syndicat UFML.

“Il y a deux solutions, soit on nous fournit le matériel qui permet de prélever la 6e dose dans tous les cas, soit on demande à Pfizer s’il est finalement possible de faire du pooling”, conclut Clarisse Audigier-Valette, qui rappelle qu’initialement, la notice de Pfizer indiquait que les flacons contenaient “5 doses garanties”. Une décision qui devrait alors passer par Pfizer, puis l’agence européenne des médicaments avant d’être autorisée pays par pays.

Déjà des problèmes de matériel inadapté

Dans un précédent article, Laurent Fignon évoquait déjà des problèmes concernant les aiguilles fournies par SPF, “trop courtes” pour réaliser une injection en intra-musculaire, comme Pfizer le recommande.

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Auprès d’APM News, la DGS rappelle que “le ministère veille à ce que le matériel livré permette cette extraction", sans toutefois “donner plus de détails sur les stocks d'aiguilles et de seringues adaptées dont dispose la France”, remarque APM News.

La Belgique et l’Allemagne en difficulté

Des difficultés qui ne sont pas propres à la France. “Auparavant, nous recevions six flacons pour 30 doses de vaccin que nous commandions. Maintenant, nous n'en recevons que cinq”, a déclaré Melanie Leonhard, ministre de la Santé de Hambourg. “En raison de ce resserrement supplémentaire de l'offre, la situation des régions est maintenant encore pire”, rapporte le Financial Times, qui n’évoque pas de problème de matériel.

En Belgique aussi, les adaptations des livraisons de Pfizer chamboulent l’organisation vaccinale : la Flandre a annoncé mardi soir qu’elle suspendait provisoirement la vaccination dans les hôpitaux. Un retard “lié à la sixième dose”, indique au Soir Sabine Stordeur, projet manager de la task force vaccination.

Des retards qui s’ajoutent aux travaux

Interrogé par le Financial Times, Pfizer rappelle "approvisionner les pays conformément aux accords d'approvisionnement et au label en vigueur dans le pays. Nous remplirons nos engagements d'approvisionnement conformément à nos accords existants, qui sont toujours basés sur la livraison de doses et non de flacons", explique l’entreprise dans un communiqué.

Des retards dans l’approvisionnement qui s’ajoutent à ceux prévus en raison de travaux sur la chaine de production de l’usine, située en Belgique.

Par Yahoo Actualités