UE : Poutine inflige une gifle humiliante à la Commission

  
Mais qu'allait-il faire dans cette galère ! Molière n'avait évidemment pas pensé à Josep Borrell en rédigeant cette réplique célèbre des Fourberies de Scapin. Mais quand on se frotte aux fourberies de Poutine, il faut s'attendre à vivre des moments de galère?

Le chef de la diplomatie européenne n'avait pas voulu entendre les avertissements du Parlement européen qui le dissuadait de s'aventurer à Moscou par ces temps délicats. Résultat : un voyage humiliant pour le haut-représentant de l'UE et vice-président de la Commission. En effet, Borrell pensait amadouer son homologue Sergueï Lavrov sur le sort de l'opposant anti-Kremlin incarcéré, Alexeï Navalny. Peine perdue? Pire, pendant cet entretien, Moscou annonçait l'expulsion de trois diplomates européens, un Allemand, un Suédois et un Polonais en raison de leur participation à une « manifestation illégale » en soutien de Navalny le 23 janvier à Saint-Pétersbourg.

« Une gifle pour l'Europe »

À Bruxelles, les critiques fusent à la suite de cette mésaventure moscovite. « Il y a deux jours, j'ai demandé à Josep Borrell, haut-représentant de l'UE pour les affaires étrangères, de reporter sa visite en Russie, tant qu'il n'avait pas les outils nécessaires pour persuader le président Poutine de libérer Alexeï Navalny. Aujourd'hui, la visite de M. Borrell s'est transformée en un fiasco diplomatique, cingle Dacian Ciolos, le chef du groupe Renew au Parlement. M. Borrell devra répondre à des questions et justifier ses actions devant la plénière du Parlement européen. Les événements d'aujourd'hui sont une gifle pour l'Europe. Nous devons en tirer toutes les conséquences, Nous attendons de la diplomatie européenne qu'elle fonctionne et qu'elle soit en mesure de défendre sérieusement nos valeurs communes : respect de la dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit et droits de l'homme. Nous avons les outils pour défendre les droits de l'homme, nous devons les utiliser. »

Josep Borrell a été complètement pris à contre-pied. Non seulement il n'a pas été entendu par les autorités moscovites sur l'affaire Nalvany, mais il a plaidé pour une coopération dans des domaines moins épineux, présentant l'exemple du vaccin russe anti-Covid, Spoutnik V, comme « une bonne nouvelle pour l'humanité ». Certes, certes? Mais est-ce bien le moment ?

Le « blame game » au Berlaymont

« Ils sont nuls, nuls, nuls? », s'exaspère un député PPE de la commission des Affaires étrangères. Car l'incident moscovite survient une semaine jour pour jour après le pataquès nord-irlandais sur les vaccins où la Commission a déclenché la bombe atomique d'une surveillance aux frontières entre les deux Irlandes, avant de se rétracter piteusement quelques heures plus tard, en réalisant les implications considérables de son faux pas. Une décision malheureuse et précipitée du cabinet d'Ursula von der Leyen? dont le premier réflexe a été d'en rejeter la faute sur le commissaire Dombrovskis, en charge du Commerce. Les tensions internes étaient palpables cette semaine au Berlaymont, siège de la Commission, entre les équipes?

Le plus curieux dans cette affaire est l'incroyable tête-à-queue stratégique de la Commission : Bruxelles plaide depuis quatre ans pour l'absence de toute frontière physique entre les deux Irlandes en vertu de l'accord de paix du Vendredi saint dont la Commission se dit le plus ardent défenseur face à Londres. Et voici que pour une querelle de vaccins en retard, elle se propose de restaurer un contrôle, à vrai dire théorique. Une aubaine dont Boris Johnson s'est aussitôt saisi. Le Premier ministre britannique joue sur du velours et peut harponner l'Union européenne sur le sujet. « Il est tout à regrettable que l'UE semble jeter des doutes sur l'accord du Vendredi saint, les principes du processus de paix, en semblant appeler à une frontière sur l'île d'Irlande », a-t-il déclaré au Parlement de Westminster. En outre, le faux pas bruxellois réveille les unionistes qui considèrent « inapplicable » le protocole sur l'Irlande du Nord issu du Brexit? Des difficultés considérables attendent les négociateurs, le commissaire Sefcovic et son homologue britannique Michael Gove, qui doivent se rencontrer la semaine prochaine.

Pour la Commission, la période est très troublée, car s'ajoute à ces deux bourdes diplomatiques une polémique inextinguible sur l'absence de doses suffisantes des vaccins précommandés par l'UE. Les Européens ont-ils été imprévoyants ? Eut-il fallu se préoccuper davantage du renforcement des capacités de production ? La Commission tablait sur un premier vaccin en dix-huit mois. Mais les chercheurs ont été plus rapides (huit mois). Or, il faut au bas mot de « quatorze à dix-sept mois » pour créer de toutes pièces une usine de vaccin, selon les diplomates hongrois en relation avec les Russes.

Une Europe naïve face au compétiteur britannique

« En réalité, le ministre allemand de la Santé, Jens Spahn, s'était inquiété des capacités de production l'été dernier. Le commissaire Thierry Breton aussi, mais on lui a dit que c'était l'affaire de la commissaire à la Santé, Stella Kyriakides, qui travaillait directement avec la présidente von der Leyen. Alertée par Spahn, Angela Merkel avait alors interrogé Ursula von der Leyen, laquelle avait répondu que tout était sous contrôle », nous indique une source à la Commission. Sous contrôle? jusqu'au moment où AstraZeneca révèle que les doses promises ne seront pas au rendez-vous et que les Britanniques ont signé, trois mois avant l'UE, un contrat qui leur assure la priorité des productions issues des deux sites britanniques du groupe (les plus performants, en outre).

Il faut comprendre le contexte d'alors : il règne « une certaine euphorie l'été dernier », commente un témoin, dans les étages supérieurs de la Commission. Le plan de relance européen est acté et c'est une avancée majeure de la solidarité au sein de l'UE. Les confinements européens se relâchent et la circulation du virus reflue. La Commission se voit confier la mission de négocier avec les Big Pharma et élargit par là même ses compétences sur un secteur, la santé, qui n'est pas son ordinaire. Jamais l'Union européenne n'aurait imaginé signer un contrat d'approvisionnement prioritaire avec un groupe pharmaceutique. Et pour cause ! Dès le début de la pandémie, l'UE s'est conçue comme une puissance protectrice du monde. Pas seulement des Européens, mais du monde entier.

Les Britanniques à fond dans la compétition

C'est la Commission qui pousse à l'organisation d'un « Covithon » mondial afin que toutes les nations ? et notamment les plus pauvres ? aient accès au vaccin et au traitement de manière égale le jour où il serait trouvé. L'initiative connue sous le nom Covax repose sur l'idée que personne ne sera tout à fait à l'abri tant que tous les habitants de la terre ne seront pas vaccinés. Dans cet état d'esprit, l'Europe a commandé beaucoup plus de doses (trois milliards de doses à la fin de l'année, sauf nouvel accroc) que ce dont elle a besoin pour pouvoir en distribuer à ses voisins plus démunis. Forcément, dans cet état d'esprit fort louable, la Commission ne signe pas des contrats de fournitures prioritaires avec les groupes pharmaceutiques? Aucun État membre, associé à cette stratégie, ne préconise cette option, d'ailleurs. En voie de quitter le marché unique, les Britanniques, eux, s'immergent dans la compétition économique mondiale. United Kingdom first ! Ils n'ont pas hésité? face à une Europe généreuse, mais naïve.

Par Emmanuel Berretta

LE POINT.fr