Paul Biya, le fédéralisme, la crise anglophone… Rencontre avec Paul Ayah Abine, infatigable défenseur du droit

 Des affiches de l’opposant Ayah Paul Abine, lors de la campagne présidentielle de 2011, à Yaoundé. 
Autrefois membre du RDPC, le parti du chef de l’État, l’ancien magistrat a connu les pressions et la prison. Officiellement retiré de la politique, il demeure convaincu qu’anglophones et francophones peuvent cohabiter au sein d’un État fédéral.

En ce début du mois de mai, au pied des collines crevassées qui entourent le mont Cameroun, Buea semble presque avoir oublié les quatre années de violences qui ont opposé les groupes séparatistes anglophones aux forces de défense camerounaises. Dans la capitale de la région du Sud-Ouest, les commerces de Great Soppo ont rouvert, crachant sans discontinuer des airs de musique nigériane pour attirer une clientèle enfin de retour, et des embouteillages engorgent de nouveau Malingo Junction, au centre de la ville.

C’est dans cette enclave sécurisée au cœur d’une région en crise que Paul Ayah Abine, 71 ans, s’est installé depuis sa sortie de prison, le 30 août 2017. Il aura passé près de huit mois derrière les barreaux à Yaoundé pour avoir plaidé en faveur du fédéralisme, avant d’être libéré par décret présidentiel. Lunettes juchées sur un visage marqué par le poids de l’âge et des épreuves, l’ancien magistrat reçoit au siège de Justice for All, un cabinet d’assistance juridique qu’il a ouvert dans le quartier Bomaka, dans l’est de la ville.

Paul Ayah Abine « ne partira jamais »

Alors qu’une partie des figures du mouvement anglophone a préféré s’exiler face aux pressions de Yaoundé, à l’instar du député Joseph Wirba ou de l’avocat John Fru Nsoh, Paul Ayah Abine assure qu’il « ne partira jamais ». Malgré un passage par la case prison, dont il a conservé des séquelles, telle cette surdité de l’oreille droite, il veut continuer à faire entendre cette communauté linguistique qui dénonce sa marginalisation par le pouvoir central.

« La situation sur le terrain s’enlise­ », martèle-t-il d’une voix enrouée, évoquant les incidents qui ensanglantent régulièrement les provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, caractéristiques d’un environnement sécuritaire toujours instable. Il cite, pèle-mêle, l’incendie de la résidence du sous-préfet de Muyuka, l’attaque d’un rassemblement religieux à Kumbo, le kidnapping de quatre agents communaux dans le Bui et du chef du centre de désarmement, la démobilisation et la réintégration de Bamenda, les opérations villes mortes lancées à Mamfé et Ekok et les innombrables attaques aux engins explosifs improvisés qui endeuillent les rangs de l’armée…

Les années de conflit n’ont pourtant pas altéré sa conviction que francophones et anglophones peuvent cohabiter pacifiquement au sein d’une République fédérale qui comprendrait dix États, en lieu et place des dix régions administratives actuelles. Ces propos ont valu à cet ancien militant du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), qui a un temps siégé au Parlement et à la Cour suprême, l’ire de ses anciens amis du régime. Il y a eu la prison, bien sûr, mais aussi «[ses] comptes bancaires bloqués sans raison », sa pension de retraite qui ne lui est plus versée malgré quatre décennies à exercer comme magistrat… Alors, bien qu’il conserve dans son bureau des photos sur lesquelles il pose avec le président Paul Biya, avec l’ancien Premier ministre Ephraïm Inoni et et avec d’autres barons du pouvoir, Paul Ayah Abine assure avoir définitivement « pris [ses] distances avec la politique ».

Mais comment cet ancien allié de Yaoundé est-il devenu l’un des principaux visages de la contestation anglophone ? Diplômé de l’université fédérale de Yaoundé en 1976 et de l’École nationale d’administration et de magistrature (Enam) en 1978, Paul Ayah Abine fait partie du cercle restreint des hauts cadres de l’administration camerounaise dès les premières heures de la présidence de Paul Biya. Ambitieux, le natif d’Akwaya, dans le département de la Manyu (Sud-Ouest), passe les vingt premières années de sa vie professionnelle à gravir les échelons au sein du corps de la magistrature. Au début des années 2000, il est le vice-président de la Cour d’appel du Sud-Ouest.

Au service d’Akwaya

En marge des élections législatives et municipales de 2002, les populations d’Akwaya le sollicitent pour les représenter au Parlement. Son mandat est clair : « Je devais me servir de ma position à Yaoundé pour œuvrer à désenclaver une région oubliée des politiques publiques. » Ses électeurs en sont convaincus, il a le profil de l’emploi. Le magistrat accepte alors de troquer sa toge pour l’écharpe de député. « Akwaya à cette époque ne disposait d’aucune route. La seule acceptable était celle qui reliait la localité au Nigeria. Nous n’avions que deux centres de santé et que deux écoles », se souvient-il.

Mais dans l’hémicycle, les choses ne se passent pas comme prévu. À près de quinze reprises, il demande à être reçu en audience par président de la République pour plaider en faveur de sa communauté. Une seule de ces requêtes aboutira, en 2010, mais le député se verra proposer une rencontre avec… Belinga Eboutou, à l’époque directeur du cabinet civil de la présidence. Aujourd’hui encore, Akwaya est l’une des communes les plus enclavées du Cameroun. Cette frustration est-elle la cause de son basculement ?

En 2008, Paul Ayah Abine surprend l’opinion en s’opposant à la modification de la Constitution visant à abroger la limitation du nombre de mandats présidentiels pour permettre à Paul Biya de se représenter en 2011. « Personne ne m’a compris lorsque j’ai mené cette campagne, en dépit de toutes les menaces, raconte-t-il. Je pense que cet amendement nous a fait faire un bond de deux cents ans en arrière et je suis convaincu que tout ce qui arrive aujourd’hui ne serait pas arrivé sans cette modification de la Constitution. » Dans la foulée, il démissionne du RDPC, crée le Peoples Action Party (PAP) et présente sa candidature à la présidentielle d’octobre 2011 – il obtiendra 1,26 % des suffrages.

Défiance de Yaoundé

Cet affront ne dissuade pas Paul Biya de le nommer à la Cour suprême trois ans plus tard. Mais en 2016, lorsque les rues de Buea et de Bamenda grondent, Yaoundé ne cache plus sa défiance à l’égard de cette personnalité qui avait fait campagne autour du fédéralisme en 2011. Le 21 janvier 2017, Paul Ayah Abine est arrêté et placé en détention au secrétariat d’État à la défense (SED), ce en dépit de l’immunité que lui confère son statut de magistrat.

Aurait-il dû accepter d’atténuer son discours ? N’a-t-il pas mis le feu aux poudres alors que la situation menaçait d’être incontrôlable ? « Ce sont les avocats et les enseignants qui ont engagé la revendication, se défend-il. Je n’ai jamais été membre du Consortium des anglophones de la société civile. Je leur avais demandé d’ouvrir cette plateforme aux politiques comme moi afin que des questions telles que le fédéralisme puissent être posées sur la table, ce qui n’a pas pu se faire. »

Malgré la prison, Paul Ayah Abine n’a pas changé d’avis. « Pour moi, si l’on s’en tient au droit, les deux Camerouns n’ont toujours pas été réunis. La résolution 1608 des Nations unies du 21 avril 1961 stipule que le Southern Cameroon obtient son indépendance, mais qu’il doit finaliser un accord de gouvernance avec la Grande-Bretagne et avec la République du Cameroun. Cela n’a jamais été fait », insiste-t-il.

Paul Ayah Abine sait que ses propos fâchent, mais n’entend pas dévier de la ligne qu’il s’est fixée. Il veut croire en la possibilité d’un règlement pacifique de cette crise. « Tous les conflits finissent autour d’une table de négociation. Pourquoi se faire la guerre ? Je ne promeus pas la violence. Mais si le gouvernement se trompe, je le dirai ; si ce sont les autres, je le dirai aussi. La loi doit toujours primer. »

Par Jeune Afrique