Afghanistan : « Les talibans ont gagné », déclare le président en fuite

 Afghanistan : « les talibans ont gagné », déclare le président en fuite 
Selon l'OTAN, tous les vols commerciaux depuis l'aéroport de Kaboul sont dorénavant suspendus. Seuls les avions militaires sont autorisés à y opérer.

Alors que le président Ashraf Ghani a fui l'Afghanistan dimanche, les talibans ont annoncé avoir pénétré dans de nombreux quartiers de Kaboul. Trois de leurs hauts dirigeants ont aussi affirmé à l'Agence France-Presse que les insurgés s'étaient emparés du palais présidentiel.

Le mouvement islamiste radical s'apprête à revenir au pouvoir, 20 ans après en avoir été chassé par une coalition menée par les États-Unis en raison de son refus de livrer le chef d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001.

Dans la soirée, l'ancien vice-président Abdullah Abdullah a annoncé que le président Ashraf Ghani avait quitté le pays. Ce départ parachève la déroute des dernières semaines, après sept années au pouvoir au cours desquelles il ne sera pas parvenu à rebâtir son pays, contrairement à ses promesses.

L'ancien président a quitté l'Afghanistan, laissant les gens dans cette situation. Il rendra ses comptes devant Dieu et les gens rendront leur jugement, a déclaré M. Abdullah, également chef du Haut Conseil pour la réconciliation nationale.

Le principal intéressé a indiqué dans une publication Facebook qu'il a laissé l'Afghanistan derrière lui pour éviter un bain de sang.

Les talibans ont gagné [...] et sont à présent responsables de l'honneur, de la possession et de l'autopréservation de leur pays.

Une citation de :Ashraf Ghani, président de l'Afghanistan
Le président de l'Afghanistan, Ashraf Ghani, en compagnie de son ministre de la Défense, Bismillah Khan Mohammadi.

Le président de l'Afghanistan Ashraf Ghani en compagnie de son ministre de la Défense Bismillah Khan Mohammadi.

Photo : Reuters / gouvernement afghan

Des unités militaires de l’Émirat islamique d’Afghanistan sont entrées dans la ville de Kaboul pour y assurer la sécurité, a annoncé sur Twitter un porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, ajoutant : Leur progression se poursuit normalement.

Puis il a précisé qu'elles étaient autorisées à pénétrer dans les zones de la capitale abandonnées par l'armée afghane, pour y maintenir l'ordre. Les talibans ont aussi promis qu'ils ne chercheraient à se venger de personne, y compris des militaires ou fonctionnaires ayant servi pour l'actuel gouvernement.

L'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), qui se retire également d'Afghanistan, a appelé à une solution politique au conflit, ce qui est plus urgent que jamais, selon un porte-parole. L'Organisation a aussi déclaré dimanche que tous les vols commerciaux depuis l'aéroport de Kaboul sont suspendus. Seuls les avions militaires sont désormais autorisés à y opérer.

Craintes d'exactions

Appelant à ne pas s'inquiéter, le ministre de l'Intérieur, Abdul Sattar Mirzakwal, a assuré qu'un transfert pacifique du pouvoir vers un gouvernement de transition allait avoir lieu.

Un porte-parole des insurgés, Suhail Shaheen, a confirmé au réseau BBC qu'ils escomptaient un transfert pacifique du pouvoir dans les prochains jours. Nous voulons un gouvernement inclusif […] ce qui veut dire que tous les Afghans en feront partie, a-t-il assuré.

Or, certains gestes commis par les talibans dans des régions récemment conquises envoient un message bien différent. Le mois dernier, après avoir capturé le district de Malistan, des combattants talibans sont allés de porte en porte pour dénicher des personnes ayant collaboré avec le gouvernement et piller des demeures, tuant 27 civils et faisant une dizaine de blessés, selon la Commission indépendante des droits de la personne de l'Afghanistan.

Human Rights Watch, pour sa part, souligne que les talibans menacent et arrêtent régulièrement des journalistes, surtout des femmes et les reporters qui critiquent le groupe militant extrémiste. Le gouvernement et les talibans se sont accusés mutuellement d'être à l'origine d'une récente série d'assassinats de journalistes. Certains de ces meurtres ont été revendiqués par le groupe armé État islamique.

Une prise de contrôle totale en à peine 10 jours

En à peine 10 jours, les talibans, qui avaient lancé leur offensive en mai à la faveur du début du retrait final des troupes américaines et étrangères, ont pris le contrôle de quasiment tout le pays.

La débâcle est totale pour les forces de sécurité afghanes, pourtant financées pendant 20 ans à coups de centaines de milliards de dollars par les États-Unis, et pour le gouvernement.

Ashraf Ghani a demandé aux forces de sécurité de garantir la sécurité de tous les citoyens. C'est notre responsabilité et nous le ferons de la meilleure manière possible. Quiconque pense à créer le chaos ou à piller sera traité avec force, a-t-il déclaré dans une vidéo diffusée avant l'annonce de sa fuite.

Les talibans avaient peu auparavant pris le contrôle de deux prisons proches de la capitale, libérant des milliers de prisonniers, et les autorités craignaient que des criminels n'en viennent à troubler l'ordre public.

Panique dans la capitale

Au fil de la journée, la panique s'est emparée de la capitale. Les magasins ont fermé, des embouteillages monstres sont apparus, des policiers ont été vus troquant leur uniforme pour des vêtements civils.

Une énorme cohue était visible près de la plupart des banques, les gens cherchant à retirer leur argent tant qu'il en était encore temps.

Dans le quartier de Taimani, au centre de la capitale, la peur, l'incertitude et l'incompréhension pouvaient se lire sur le visage des gens.

Nous apprécions le retour des talibans en Afghanistan, mais nous espérons que leur arrivée mènera à la paix et non à un bain de sang. Je me rappelle, quand j'étais enfant, très jeune, les atrocités commises par les talibans, a déclaré Tariq Nezami, commerçant de 30 ans.

Des signes étaient perceptibles que les gens étaient déjà résignés à changer de vie. Le panneau publicitaire d'un salon de beauté montrant une mariée glamour était ainsi badigeonné par un ouvrier dimanche dans un quartier de Kaboul.

Beaucoup d'Afghans, surtout dans la capitale, et les femmes en particulier, habitués à la liberté qu'ils ont connue ces 20 dernières années, craignent un retour au pouvoir des talibans.

Des talibans dans la ville de Herat.

En 10 jours, les talibans ont virtuellement conquis l'entièreté de l'Afghanistan

Photo : Reuters

Lorsqu'ils dirigeaient le pays, entre 1996 et 2001, ces derniers avaient imposé leur version ultrarigoriste de la loi islamique.

Les femmes avaient interdiction de sortir sans un chaperon masculin et de travailler, et les filles d'aller à l'école. Les femmes accusées de crimes comme l'adultère étaient fouettées et lapidées. Les voleurs avaient les mains coupées, les meurtriers étaient exécutés en public et les homosexuels tués.

Les talibans ont maintes fois promis que s'ils revenaient au pouvoir, ils respecteraient les droits de la personne, en particulier ceux des femmes, en accord avec les valeurs islamiques.

Mais dans les zones nouvellement conquises, ils ont déjà été accusés de nombreuses atrocités : meurtres de civils, décapitations, enlèvements d'adolescentes pour les marier de force, notamment.

Par AFP Avec les informations de l'Associated Press