En Afghanistan, la minorité hazara craint de voir vingt ans d'acquis s'envoler

 Un Hazara près du site des bouddhas de Bamiyan, détruits par les Taliban en 2001, le 5 mars 2021. 
Si les Taliban tiennent officiellement un discours d'inclusion, les Hazara, minorité historiquement marginalisée en Afghanistan, sont convaincus que les actes du groupe jihadiste sur le terrain ne suivront pas leurs paroles. La décapitation, la semaine dernière, de la statue d'un grand dirigeant hazara tué par les Taliban en 1995 n'a guère contribué à apaiser les craintes. 

Ali Hussein* a été immédiatement saisi d’effroi lorsqu’il a vu sur les réseaux sociaux les photos de la statue décapitée d'un leader afghan hazara dans la province de Bamiyan, quelques jours seulement après la chute de Kaboul aux mains des Taliban, en Afghanistan.

Sur les photos, il ne reste plus que le socle sur lequel était posée la silhouette assise d’Abdul Ali Mazari, leader de la résistance anti-Taliban. D'autres images circulant sur Twitter montrent la tête enturbannée de l'ancien dirigeant abandonnée au milieu d'éclats de la statue de pierre.

Ali Hussein se trouvait dans la capitale indienne, New Delhi, lorsque les Taliban ont pris le contrôle de Kaboul le 15 août. Mais en tant que membre de l’ethnie hazara, majoritairement chiite et historiquement opprimée, il s’est aussitôt inquiété pour sa famille restée en Afghanistan.

Les images de la statue décapitée d'Abdul Ali Mazari, mort sous la torture des Taliban en 1995, étaient pour lui de mauvais augure. "J'ai tout de suite pensé que les Taliban n'avaient pas du tout changé. Ils ont tué Ali Mazari et maintenant ils s’en prennent à sa statue", confie Ali Hussein à France 24 depuis New Delhi. "Ali Mazari était une grande figure politique, il était un leader pour nous. Je me suis dit que le pire était à venir pour nous. Et j'ai rêvé de pouvoir évacuer ma famille."

Un monument symbolique pour les Hazara

Avec l'attention des médias centrée sur les événements à Kaboul, très peu d’informations ont circulé sur l’incident. "Nous ne savons pas qui a fait exploser la statue, mais il y a différents groupes de Taliban ici, dont certains [venant d’un district afghan en particulier] sont connus pour leur brutalité", a déclaré à l'AFP un habitant de Bamiyan, demandant à ne pas être nommé.

Une autre habitante, qui a demandé à n’être identifiée que sous le nom de Zara, a accusé plus directement les Taliban, affirmant qu’un groupe de leurs combattants avait utilisé un lance-roquettes pour endommager la sculpture. "La statue est détruite et les gens sont tristes, mais aussi apeurés", a-t-elle confié. 

Ces derniers jours, de nombreux activistes et responsables politiques de Bamiyan ont éteint leur téléphone portable à la suite de rapports faisant état de surveillance et de fouilles des maisons par les Taliban. Ceux qui restent joignables sont pour la plupart restés chez eux depuis la chute de Kaboul et ne font des commentaires que sous couvert d'anonymat, craignant pour leur sécurité.

"On ne sait pas si la statue a été touchée par des roquettes ou si elle a été dynamitée. Les Taliban n'ont pas revendiqué l'attentat, mais cela envoie un signal symbolique très fort, car la majorité des Hazara voient en (Ali) Mazari un leader politique tué en captivité par les Taliban", précise Niamatullah Ibrahimi, professeur de relations internationales à l'université La Trobe de Melbourne.

La démocratie, porte de sortie de la marginalité

Vingt ans après avoir provoqué un tollé international en dynamitant les statues des bouddhas de Bamiyan, les Taliban se disent aujourd'hui plus modérés. Mais de nombreux Afghans en doutent, en particulier les minorités – notamment les femmes et les Hazara – qui ont subi le pire de la politique répressive des Taliban dans les années 1990.

"Les Hazara craignent que les Taliban ne rétablissent les politiques des années 1990. Or, ils ont été des acteurs-clés du processus politique démocratique, de la société civile et des groupes de défense des droits de l'Homme", explique Niamatullah Ibrahimi.

Originaires des hauts plateaux isolés et appauvris du centre de l'Afghanistan historiquement connus sous le nom de Hazarajat, les Hazara, avec leurs traits mongols distinctifs et leur adoption du chiisme, ont longtemps été persécutés par les dirigeants afghans, majoritairement sunnites et pachtounes.  

La situation a changé après la chute des Taliban en 2001, lorsque le premier président afghan, Hamid Karzaï, a tenté d’instaurer un système de cooptation prenant en compte les différents groupes ethniques. 

Considérant la démocratie comme un moyen d'échapper à leur marginalisation et à la pauvreté, les Hazara ont embrassé pleinement le système démocratique naissant de l'Afghanistan, notamment en participant massivement aux différentes élections. Dans le même temps, les candidats à la présidence ont régulièrement cherché des colistiers hazaras pour tenter de gagner le vote de cette communauté. "Les Hazara ont placé tellement d’espoir dans le processus politique en cours. Maintenant, ils voient tout s'effondrer", poursuit Niamatullah Ibrahimi.

La crainte d’un retour de la répression 


Les déclarations répétées des Taliban selon lesquelles la démocratie est un concept occidental et leurs vagues assurances d'une administration inclusive "conformément aux principes islamiques" n'ont guère contribué à apaiser les craintes des Hazara, selon Niamatullah Ibrahimi.

Une inquiétude accentuée par un rapport d'Amnesty International publié vendredi et qui décrit le massacre de neuf Hazara par les Taliban dans la province de Ghazni, entre le 4 et le 6 juillet. D’après ce document, l’une des victimes est morte sous la torture après avoir été étranglée et tailladée par ses agresseurs. 

À New Delhi, où il attend un visa pour rejoindre l’Allemagne et entamer un troisième cycle dans une université, Ali Hussein est extrêmement inquiet pour sa famille. "Mes frères et sœurs tentent de quitter l’Afghanistan en passant au Pakistan ou en Iran, mais les frontières sont fermées. Quand je suis parti en juillet, je sentais bien que la situation allait empirer. Lorsque mes parents m'ont dit au revoir, on s’est dit que c'était peut-être notre dernier adieu. Mais je ne m'attendais pas à ce que le pays s'effondre si rapidement – personne ne s'y attendait. Je suis inquiet. Je passe mes jours et mes nuits à essayer de faire sortir les gens d'Afghanistan. Je crains que la vie ne devienne très difficile et je vis dans la peur de ce qui attend les Hazara."

* Le prénom a été changé 

Cet article a été adapté de l’anglais par Bahar Makooi. L’article original est à retrouver ici.

Leela JACINTO  

Par CNEWS